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Interview : 3 questions à Marie-Christine Vergiat, eurodéputée Front de gauche, de retour de Tunisie

Lors de votre voyage en Tunisie, avez-vous recueilli des informations sur la situation en Libye ?

La mission du Parlement européen à laquelle j’ai participé début septembre portait d’abord sur la situation en Libye. Les entretiens que nous avons eus nous ont confirmé qu’en Libye personne ne contrôlait vraiment le territoire. Les milices armées, qui occupent une partie importante du pays, répondent à leurs propres objectifs, prêtes, le plus souvent, à se « vendre » au plus offrant. Il semble bien que, comme l’a relaté la presse italienne, il y ait eu des tractations entre le gouvernement italien et certaines de ces milices pour tenter d’empêcher la traversée des migrants. Mais, comme toujours, les routes migratoires se déplacent et, en l’espèce, commencent à le faire de l’ouest vers l’est de la Libye, avec des risques aggravés pour les migrants. Nous devrions le constater dans les semaines qui viennent.

De même, la formation des gardecôtes libyens, financée par l’UE et ses États membres, ne concernerait qu’une zone géographique très limitée autour de Tripoli, contrôlée par le gouvernement d’union nationale (GNA), seul reconnu par la communauté internationale.

La situation globale du pays est dramatique. Les organisations internationales confirment la violation massive des droits de l’Homme des migrants, notamment ceux qui vivent l’enfer des centres de rétention, mais aussi d’une grande partie de la population libyenne, dans une impunité totale, faute d’État et d’autorité judiciaire.

Les ONG et les organisations internationales ne sont présentes en Libye que ponctuellement et s’appuient sur un personnel libyen fragilisé et sous menace permanente des milices.

Au lieu de solutions à court terme et inefficaces, il faut en Libye comme dans de nombreux autres pays privilégier le dialogue, particulièrement avec les autorités locales qui persistent à exister.

Pourquoi cette position de l’Italie ?

Cette politique de l’Italie n’est pas nouvelle. C’est, depuis 2011 au moins, le principal pays entrant pour l’immigration dite « irrégulière » dans l’UE et les politiques d’externalisation du contrôle des frontières de l’UE se sont aggravées avec sa présidence de l’Union en 2014 via le lancement du processus dit « de Khartoum » du nom de la capitale du Soudan… un choix révélateur en soi de ces évolutions. Au motif de « lutter contre les causes profondes des migrations », on négocie depuis lors avec les principaux pays d’origine des migrants, en particulier ceux de la Corne de l’Afrique.

L’Italie est, avec la Grèce, un des principaux pays confrontés à ce qu’il est convenu d’appeler « la crise des migrants » qui a vu, entre avril 2015 et avril 2016, arriver un million à un million et demi de personnes en Europe via ces deux pays. Depuis lors, ce chiffre a très fortement diminué notamment en Grèce et a concerné environ 180 000 personnes en Italie pour 2016 et continue de diminuer 1.

Mais parallèlement, en 2015, 2,4 millions de ressortissants des pays tiers de notre continent (c’est-à-dire hors Union européenne) ont migré de façon régulière vers l’UE et cela sans prendre en compte ceux qui partent ou repartent. Les premiers à bénéficier de ces titres de séjour sont les Ukrainiens (499 992), dont 430 081 sont installés en Pologne et sont à 75 % détenteurs de titres de travail 2.

Il y a donc lieu de relativiser les chiffres et il serait plus juste de parler de crise de l’accueil des réfugié-e-s qui s’est cristallisée en Grèce et désormais essentiellement en Italie, faute de réponses solidaires des États membres de l’Union européenne 3 face à une crise mondiale des réfugié-e-s qui se joue principalement au Moyen-Orient et en Afrique principalement sub-saharienne. Les États en voie de développement, et en premier lieu les plus démunis, accueillent 80 % des exilés, et les migrations internationales en Afrique, qui ne concernent que 35 millions de personnes (contre 60 millions d’Européens), se font à 85 % à l’intérieur du continent africain. Il faut le dire, le répéter et cesser d’alimenter les fantasmes

Qu’en est-il de la situation en Tunisie ?

La transition démocratique est toujours en cours mais la situation économique et sociale n’a guère évolué.

Le pays a été confronté à une vague d’attentats qui a aggravé sa situation économique très dépendante du tourisme. On peut donc se féliciter que ce dernier semble aujourd’hui retrouver son niveau d’avant 2011.

Du point de vue des migrations, il faut rappeler que la Tunisie a accueilli 1 million de réfugiés libyens, pour une population de 11 millions d’habitants, alors qu’en 2015 l’Union européenne n’en a pas accueilli plus pour 500 millions d’habitants !

La situation est compliquée pour ce petit pays qui reste confronté à de nombreux défis parmi lesquels celui de s’efforcer de rester à distance de ces deux voisins, l’Algérie et la Libye.

L’UE et la France ne sont pas à la hauteur de ces défis. Un accord de mobilité est en cours de négociation mais il porte plus sur les réadmissions que sur la libéralisation des visas. Seuls les plus qualifiés, et encore en nombre limité, pourraient en bénéficier, sans qu’il y ait réelle reconnaissance des diplômes.

Pour conclure, je dirai qu’il faut en finir avec le cynisme et l’hypocrisie de nos dirigeants qui tentent de nous faire croire qu’ils vont bloquer l’arrivée de ces migrants « envahisseurs ». Il faut tordre le cou à cette dichotomie entre les « bons » réfugié-e-s et les autres qui seraient de « mauvais » migrant-e-s, d’autant que, chaque année, les Européens participent aux mouvements migratoires internationaux. Les « crises migratoires » ont toujours été limitées dans l’espace et dans le temps. Nous retrouvons plus ou moins aujourd’hui les chiffres d’avant 2015 mais nous mettons sous pression les pays du voisinage qui de terres de transit sont aujourd’hui transformés en terres d’accueil avec des problématiques auxquelles ils ne sont pas habitués. Il faut continuer à ouvrir des voies légales aux migrant-e-s et aux réfugié-e-s, y compris avec des visas humanitaires. C’est la seule voie pour éviter les drames en Méditerranée.

propos recueillis par Patrick Margaté,
chargé des questions migratoires à la commission des relations internationales du PCF
article paru dans la LRI - Spécial Migrants, octobre 2017

 

Notes:
1 - Seulement 12 000 en août soit une diminution de 60 % par rapport au même mois en 2016.
2 - Puis 261 760 pour des ressortissants des USA, 167 118 de Chine, 135 514 d’Inde ; les Syriens n’arrivant qu’en 5e position (104 134) juste devant les Marocains (96 099).
3 - Le plan dit de relocalisation d’urgence devant mettre en oeuvre cette solidarité est un cuisant échec : sur les 160 000 réfugié-e-s arrivé-e-s en Italie et en Grèce, qui devaient être accueilli-e-s dans les autres pays de l’UE, seul-e-s moins de 30 000 l’ont été alors que nous tirons en ce moment-même le bilan de ce plan d’urgence adopté en septembre 2015 et qui s’est étalé sur 2 ans.

 

 

« C’EST LA GOUTTE D’EAU » : art et culture à la voile pour la solidarité en Méditerranée

De retour de son reportage sur l’Aquarius de SOS-Méditerranée, Emilien Urbach, journaliste de l’Humanité, a co-écrit, avec Mandine Guillaume, directrice du Théâtre du Lavoir à Menton (Alpes-Maritimes), une pièce de théâtre en hommage aux « sauveteurs des mers et d’ailleurs ». Ils la diffuseront, l’été prochain, à bord d’un voilier reliant Port-de-Bouc (Bouches-du-Rhône) à Lesbos, en Grèce. Chaque escale sera l’occasion de rendez-vous culturels et politiques dédiés à la solidarité avec les exilés.
Un financement participatif a été initié en ligne sur la plateforme Ulule : ulule.com/cest-la-goutte-deau/ qui a atteint l’objectif de 10 000 euros collectés. On peut encore y participer, en envoyant un chèque au 63 bd du Fossan, 06500 Menton, à l’ordre d’Arnika Compagnie.

 

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