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fiche hommes politiques : Nelson Mandela

(par Lydia Samarbakhsh - Article paru dans Encyclopédie de la culture politique contemporaine parue en 2008 sous la direction d'Alain Renaut aux éditions Hermann parue en 2008 sous la direction d'Alain Renaut aux éditions Hermann).

Nelson Mandela

Nelson Rolihlahla Mandela, prisonnier politique de 1963 à 1990, puis président de la République sud-africaine de 1994 à 1999, incarne la transformation négociée de la société sud-africaine ségréguée en un Etat de droit. Pour son peuple et la communauté internationale, il personnifie la volonté de pacification et de réconciliation nationale en Afrique du Sud.

Au cours de sa vie, ses discours ou plaidoiries, son charisme et ses actes ont contribué à forger une stature originale et rare en politique. Mandela a en effet cultivé le don de soi à un projet commun de la manière la plus émancipatrice qui soit : « Je nourris l’aspiration d’une société démocratique et libre dans laquelle tous vivront ensemble en harmonie et à chance égale. C’est un idéal pour lequel je vis et que j’espère atteindre. Mais s’il le fallait, c’est un idéal pour lequel je suis prêt à mourir » (Discours, Pretoria Supreme Court, 20 avril 1964). Avocat de profession, possédant un sens aigu de la justice et de l’équité, il a toujours défendu les défavorisés. Les trois moments qui ponctuent son expérience politique (1941-1964, 1964-1990, 1990-1999) se nourrissent chacun du précédent pour pousser plus avant la lutte contre la ségrégation et la discrimination raciales, puis l’abolition de l’apartheid*, refusant la domination blanche comme toute autre forme de domination.

Selon lui, le militant est un homme de conviction, respectueux de l’altérité, qui agit avec un sens de la hiérarchie tout en étant doté d’un esprit critique et qui saura, le moment venu, accepter avec humilité les responsabilités que son organisation lui confie. Cette conception de la chose politique lui fut transmise tant par son éducation coutumière que par son expérience au sein du Congrès national africain (ANC), créé en 1912. Il sait aussi évoquer ouvertement ses doutes, ses erreurs ou ses déceptions et en tirer réflexions et résolutions. Partisan de la non-violence, Mandela joua néanmoins un rôle central dans la création et la direction de l’armée clandestine (Umkhonto weSizwe, MK) qui, dès fin 1961, prit pour cible les intérêts industriels et les symboles publics, mais non les populations. S’il n’a jamais été indifférent aux idées, ni aux idéaux, Mandela est toujours demeuré libre de tout dogmatisme, ce qui lui permit de rencontrer tant les communistes que les libéraux de son pays. Conforté en cela par l’orientation de l’ANC, il devint ainsi, dans un pays profondément scindé depuis la conquête coloniale, une personnalité de rassemblement.

Fils d’un conseiller de prince, Mandela naît en 1918 dans le clan Madiba de la maison royale des Thembus de l’Eastern Cape et est éduqué afin de tenir lui-même un jour ce rôle. Orphelin de père à dix ans, il vit auprès du régent et reçoit une éducation aussi bien coutumière que « classique » dans les écoles méthodistes. La prime jeunesse de Mandela est ainsi caractérisée par la perte et l’éloignement de ses parents, et par une manifeste énergie à transformer ces épreuves en une vraie capacité d’adaptation aux situations nouvelles. La symbiose de son éducation africaine et européenne encourage sa curiosité intellectuelle et son aptitude à privilégier ce qui unit, plutôt que ce qui divise. Mandela est ainsi un homme qui sait se construire en investissant pleinement les différentes dimensions de sa culture, de sa société, de son histoire et de son temps.

Il entame ses études de droit en 1939 à Fort Hare-Eastern Cape, où il rencontre Oliver Tambo (1917-1993) et fait ses débuts en politique. En 1941, il prend un emploi de gardien dans les mines de Johannesburg et découvre alors la vie urbaine et sa modernité, l’acuité des lois discriminatoires et la pénible situation des populations ouvrières africaines des townships du Witwatersrand. Il fait là une nouvelle rencontre déterminante avec un jeune agent immobilier autodidacte, Walter Sisulu (1912-2003), originaire de la même région que lui, grâce à qui il obtient une place de clerc dans le cabinet d’un avocat « blanc ». Au cours de cette période et par l’entremise encore de Sisulu, il rejoint l’ANC, reprend ses études de droit à l’université du Witwatersrand et participe à des actions fortes, tel que le mouvement de boycott des bus du township d’Alexandra.

Avec O. Tambo et W. Sisulu, Mandela est à l’initiative de la création de la Ligue de la jeunesse de l’ANC (ANC-YL) en 1944. Il est résolu à bousculer la direction de l’ANC, alors présidée par le Chef A. Lutuli, en la poussant à prendre l’offensive contre le gouvernement. En 1948, le Parti national afrikaner gagne les élections. Son programme, véritable projet de société, est l’apartheid : la systématisation de la ségrégation et de la discrimination raciale au profit exclusif des Blancs, avec l’ambition de faire de l’Afrique du Sud une nation afrikaner. Elu président la Ligue de la jeunesse (1950), Mandela participe aux réunions de l’exécutif national de l’ANC, dans lesquelles il est décidé d’inviter d’autres organisations à élaborer une campagne nationale contre les lois ségrégatives. Cela aboutit en 1952 à la Campagne de Désobéissance civile aux lois d’apartheid. La même année, Mandela ouvre son cabinet d’avocat et prend la tête de l’ANC dans le Transvaal. En peu de temps, il devient vice-président de l’ANC au niveau national. De cette époque à 1963, il alterne emprisonnement, procès, assignation à résidence et liberté.

Au long des années 1950, les protestations populaires, réactions et événements s’enchaînent. Le Congrès du Peuple est ainsi organisé en 1955, qui adopte la Charte de la Liberté et le manifeste de l’Afrique du Sud démocratique et non-raciale ; a également lieu le Procès en Haute trahison (1950-1961), mené contre 156 dirigeants anti-apartheid. Mandela est de tous ces combats. Winnie Madikizela, qu’il épouse en 1957 en secondes noces, l’accompagne durant ces années, perçue progressivement par la population des townships comme sa représentante personnelle et officielle. En avril 1960, l’ANC est interdit et ses dirigeants bannis et contraints à l’exil. Mandela fait le tour du pays pour diffuser les positions de la direction, puis s’active en vue de la conférence All-in-Africa (23-25 mars 1961) appelant à l’organisation d’une convention constitutionnelle. Il entre en clandestinité et prépare en même temps la formation du MK. En 1963, dans une ferme isolée, il est surpris par la police avec d’autres camarades, au moment où il finalise une nouvelle opération du MK. Il ne sort de prison qu’en 1990.

La deuxième grande période militante de Nelson Mandela est à la fois la mieux connue et la plus mythifiée. Il s’agit de ses années sur Robben Island entre 1964 et 1990, durant lesquelles, malgré l’emprisonnement, il continue d’organiser luttes et débats politiques. C’est grâce aux liens épars mais efficaces que les prisonniers rétablissent avec la direction en exil qu’ils maintiennent leur position. Selon les représentants de l’ANC, le gouvernement doit reconnaître la légitimité de leur combat et de leur organisation, et accepter le dialogue en vue de l’abandon total de l’apartheid. C’est ainsi, et certainement grâce à cette conception partagée de l’engagement politique, que Mandela isolé parvient à déjouer les manœuvres visant à obtenir de lui seul des replis stratégiques.

En 1976, la jeunesse de Soweto s’embrase et meurt sous les balles de la police. Les prisonniers de Robben Island apprennent avec plusieurs mois de retard le mouvement exceptionnel qui traverse le pays. L’Afrique du Sud aborde alors une des périodes les plus violentes et dramatiques de son histoire. Vingt ans de manifestations réprimées, de tortures, de bombes et de raids de l’armée sud-africaine sur les camps du MK et dans les townships. On exécute aussi des traîtres, réels ou malheureusement soupçonnés. Démocrates, libéraux, communistes et nationalistes de l’ANC trouvent alors dans les associations civiques et le syndicalisme la voie de l’action. Quant à l’opinion internationale, elle est de plus en plus sensibilisée au conflit sud-africain par la multiplication des actions de solidarité.

La troisième période militante de Nelson Mandela, de 1990 à 1999, débute avant même sa sortie définitive de prison. Au cœur des années 1980, la direction de l’ANC, par la voix d’Oliver Tambo, encourage la population à aller jusqu’au bout (« Il faut rendre l’Afrique du Sud ingouvernable »), tandis qu’elle agit sur le front diplomatique, politique et militaire. Plusieurs rencontres, que le gouvernement tient à garder secrètes, ont lieu à Londres et à Lusaka. A présent, même les hommes d’affaires se mobilisent pour tenter de sortir de l’impasse dans laquelle semble se précipiter le pays. Le gouvernement dirigé par PW Botha reste hostile à toute discussion avec ceux qu’il qualifie alors de « terroristes ». FW de Klerk, au pouvoir à partir de 1989, cherche à prendre l’offensive en libérant les prisonniers politiques. La libération du « plus ancien prisonnier politique du monde » est annoncée le 2 février 1990. Or, l’homme qui sort de la prison de Pollsmoor le 11 février (jour qu’il choisit lui-même), l’homme que l’on peine à reconnaître 27 ans après son emprisonnement, apparaît déjà comme le président d’une « nouvelle » Afrique du Sud libre.

Du jour de sa sortie à la fin de son mandat en 1999, le récipiendaire du prix Nobel de la Paix (1991) reprend ses activités au rythme effréné qu’il a connu avant 1963. Il négocie les conditions de la transition (CODESA I, 1991 et II, 1992), mène la campagne électorale dans la tension, mais aussi le bonheur d’une souveraineté conquise, et organise les élections du 27 avril 1994, devenu « Jour de la Liberté » : la victoire de l’ANC le porte à la présidence. Dans ce contexte, il a à constituer et à diriger un gouvernement d’unité nationale, dont le programme est de réduire les inégalités et de répondre aux défis en matière de logements, éducation et santé Reconstruction and Development Programme, RDP). Les progrès dans ces domaines s’accompagnent toutefois d’une détérioration de la situation de l’emploi. Pour l’équipe au pouvoir, la question est de savoir comment rééquilibrer la répartition des richesses dans une société en transition.

Ce faisant, et bien que les résistances soient nombreuses, Mandela se refuse à agir de façon autoritaire. Les nouveaux cadres restent encore à former. Toutefois, la démocratie sud-africaine affronte ses contradictions et s’établit avec intelligence dans le débat. La présidence de Nelson Mandela est marquée par la Commission Vérité et Réconciliation (Truth and Reconciliation Commission, TRC) chargée d’enquêter sur les crimes pour motifs politiques commis entre 1960 et 1993, d’offrir aux repentis l’occasion de manifester leur loyauté envers la société, et, enfin, de rendre aux victimes et à leurs familles reconnaissance et réparation de leurs souffrances. Mandela a ainsi contribué à redonner à son peuple son humanité. Il a par là même entraîné, en Afrique du Sud et ailleurs, nombre de femmes et d’hommes sur le terrain digne de la politique, celui de l’engagement pour le bien commun et la justice.

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