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Tunisie : sortir de l’impasse

Par Patrick Margaté

La Tunisie traverse depuis plusieurs mois une période de fortes tensions politiques et sociales. En jeu, la nécessité de trouver une nouvelle voie par un accord politique entre toutes les forces, afin de sortir de la crise provoquée par le rejet massif de la politique menée depuis 2 ans par le parti islamique Ennahda et ses alliés, aggravée par les meurtres non élucidés de deux dirigeants de l’opposition.

à l’heure où ces lignes sont écrites, si une feuille de route a été établie entre les différentes parties, grâce à la médiation, notamment de l’UGTT, la nomination du futur Premier ministre reste en débat, comme la com- position du futur gouvernement. Ce dernier aura en charge la préparation des futures élections législatives et présidentielle. Par ailleurs, l’Assemblée nationale constituante doit élire les membres de la future com- mission électorale avant d’entamer le processus d’adoption de la Constitution en panne depuis 2 ans.

Comment en est-on arrivé là ? En octobre 2011, se tenaient les premières élections législatives depuis la Révolution, chargées d’élire les membres de l’ANC (Assemblée nationale constituante). Ces élections fai- saient suite à la chute du régime le 14 janvier 2011, et au départ précipité du dictateur Ben Ali, réfugié depuis en Arabie saoudite.

Bien qu’absent des mobilisations populaires massives, des jeunes, des salariés qui ont conduit cette révolu- tion citoyenne, le parti islamique Ennadha remporte les élections et une nette majorité de sièges à l’ANC. Ses réseaux militants actifs, l’aide financière du Qatar, l’image d’opposants au régime précédent, lui permet- tent de rafler la majorité des sièges face à des partis de gauche et progressistes éparpillés, divisés, aux faibles moyens.

Toutefois, l’examen des résultats nuançait sérieuse- ment cette impression de « raz-de-marée islamique » repris dans les médias français. En nombre de voix, Ennahda ne représente en effet que 20 % du corps central tunisien, nouvellement établi. Porté par sa « vic- toire» et bénéficiant de l’alliance de deux partis, Ettakatol et CPR, le nouveau pouvoir s’engage dans une politique d’islamisation rampante de la société, contraire à toutes les luttes démocratiques de ce pays, et aux objectifs de la Révolution tunisienne pour les libertés, des droits nouveaux et la justice sociale.

Au plan économique et social, la politique menée ne fait que poursuivre celle conduite par leur prédéces- seur, et les Tunisiens n’en finissent pas de souffrir des effets des politiques libérales nationales et européen- nes. Les luttes sociales sont condamnées par le nou- veau pouvoir et les quelques revendications obtenues l’ont été de haute lutte, non sans répression.

Par ailleurs, les rouages de l’État se voient peu à peu tomber dans les mains des militants et sympathisants d’Ennahda, dont l’incompétence ne tarde pas à apparaî- tre aux yeux des Tunisiens. Les attaques contre des artistes, des journalistes, des intellectuels reprennent de plus belle, des groupes comme les ligues de la pro- tection de la Révolution, proches du pouvoir, apparais- sent et s’en prennent à tous ceux qui ne s’alignent pas sur la politique du nouveau régime. Les cibles sont les syndicalistes et les dirigeants de l’opposition de gau- che.

On en arrive, avec cette logique de violences, à l’assas- sinat de Chokri Belaïd en février et de Mohamed Brahmi en juillet 2013, dont les coupables courent tou- jours, et qui crée un véritable traumatisme dans la société tunisienne. Le contexte sécuritaire connaît une nouvelle dégradation avec les affrontements avec des groupes djihadistes qui se soldent par une trentaine de morts du côté des gendarmes depuis le début de l’an- née.

Face à cette brutale dégradation de la situation, au rejet de la politique du pouvoir, au risque de chaos, l’ensemble de l’opposition décide de se rassembler au sein du Front du Salut national.Après plusieurs semai- nes de sitting de la part des députés de l’opposition, de mobilisations populaires, grâce à l’intervention de l’UGTT, de la Ligue des droits de l’Homme, de la Chambre patronale UTICA, et de l’ordre des avocats, une feuille de route est établie, fixant le cadre d’un processus de négociations avec le gouvernement, en vue de la nomination d’un nouveau Premier ministre de consensus.

à ce jour, la négociation n’a pas abouti, Ennahda s’ef- forçant d’assurer, dans ce cadre, la pérennité de son pouvoir à travers le choix du premier ministre.

L’avenir reste incertain et la Tunisie n’est pas sortie de cette période tourmentée. Les enjeux sont considéra- bles pour elle et son peuple comme pour tout le monde arabe et les démocrates. Que l’acteur premier de cette levée des peuples arabes contre les dictatures puisse construire une société démocratique, un État de droit, face à un régime islamique et des puissances occidentales voulant garder la haute main sur ces pays, serait une avancée considérable pour tous les progres- sistes.

La solidarité des communistes français leur est acquise, comme l’a rappelé Pierre Laurent lors de son dernier voyage en Tunisie et des rencontres succes- sives avec les parlementaires et responsables commu- nistes.

 

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