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Libye: Une périlleuse internationalisation du conflit

Depuis les frappes franco-britanniques, appuyées par les Etats-Unis et sous les auspices de l'OTAN de 2011, la Libye n'a pas cessé de s'enfoncer dans l'abîme.

Le pays s'est progressivement fragmenté en fiefs rivaux sous la férule d'une myriade de milices. Dans cet ensemble, trois zones se sont autonomisées progressivement. La Cyrénaïque, contrôlée par le maréchal Khalifa Haftar, le Fezzan (sud) et la Tripolitaine désormais assujettie au gouvernement de Fayez Al-Sarraj reconnu par la communauté internationale. Ces rivalités intra-libyennes résultent pour l'essentiel de la volonté de s'approprier les ressources pétrolières qui génèrent encore chaque jour 70 millions de dollars.
Pour ces raisons, la Libye est devenue un champ de rivalités étrangères dans lesquelles les parrains régionaux nourrissent tout à la fois les flammes de la guerre et le déferlement de haine.

Depuis le début du conflit, le maréchal Haftar bénéficie du soutien de l'Arabie saoudite, des Emirats arabes unis et de l'Egypte mais aussi de la Russie et des Etats-Unis. La proximité idéologique  d'Al-Sarraj avec les Frères Musulmans l'amène à recevoir quant à lui l'appui du Qatar et de la Turquie. Ces ingérences trouvent également un relai en Europe. Après Nicolas Sarkozy et François Hollande, Emmanuel Macron a voulu dans un premier temps faire de ce pays un emblème de sa politique étrangère jusqu'au choix de son ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, d'adouber le maréchal Haftar en acteur de référence. Cette option a conduit progressivement à l'isolement de Paris mais aussi à une opposition avec l'Italie qui avait privilégié F. Al-Sarraj dans sa volonté de contrôler les ressources pétrolières.

Toutes ces puissances, y compris celles qui siègent au Conseil de Sécurité, violent constamment l'embargo sur les armes qu'elles ont voté, minant de ce fait la crédibilité de l'ONU. Les pétromonarchies du Golfe, la Russie et la France ont livré des armes à leur favori. Des mercenaires russes de la société militaires privées Wagner sont engagés sur le terrain auprès du maréchal Haftar. Quant à la Turquie, elle livre régulièrement des blindés et des drones tout en organisant les migrations de djihadistes pro-turcs, souvent venus de Syrie, sur ce théâtre d'opération.

Cette escalade des ingérences conduit inévitablement à une internationalisation du conflit.

En avril 2018, après avoir élargi sa zone d'influence dans les zones méridionales, le maréchal Haftar a reçu le feu vert de ses alliés pour lancer une offensive meurtrière sur Tripoli. A ce jour on compte près de 2500 tués, 7800 blessés et 40 000 déplacés. Ce seigneur de guerre qui pensait prendre rapidement le contrôle de l'ensemble du pays a dû déchanter face aux milices rapaces de Tripoli. Alors que la Libye se défait, que les efforts de la diplomatie onusienne volent en éclat, l'Etat islamique et diverses cellules terroristes dormantes reprennent de la vigueur contribuant notamment à la déstabilisation du Sahel.

C'est dans ce contexte que la Turquie vient de signer deux accords politique et économique avec le gouvernement de F. Al Sarraj. Ankara qui convoite les ressources gazières de la Méditerranée orientale a scellé un accord illégal avec Tripoli lui donnant accès à des zones maritimes revendiquées par la Grèce et Chypre. R.T. Erdogan ne cache pas son ambition: "Avec cet accord nous avons poussé au maximum le territoire sur lequel nous avons autorité. Nous pouvons ainsi mener des activités d'exploration conjointes". Ainsi la Turquie étend le contentieux avec la Grèce et Chypre sur les délimitations maritimes menaçant gravement les équilibres en Méditerranée.

En s'impliquant davantage dans le conflit libyen, en décidant en contrepartie de cet accord d'envoyer des troupes au sol et des armements, R.T. Erdogan jette de l'huile sur le feu et s'engage dans une dangereuse surenchère militaire. Il entend poursuivre sa mission de renforcer les positions de la Turquie afin de dominer son environnement régional. Les thuriféraires de l'AKP ne masquent pas leurs ambitions comme l'affirme un éditorialiste : "Cette région nous appartient". Cet expansionnisme turc qui constitue déjà une réalité en Irak et en Syrie complique l'objectif commun entre Israël, Chypre, la Grèce et l'Egypte afin de bâtir un gazoduc (EastMed) devant rejoindre l'Italie. Il n'est pas exclu non plus que la Russie et la Turquie transforment la Libye en condominium à l'image de la situation syrienne constituant un bouleversement du rapport de force en Méditerranée et un défi en forme d'échec pour les pays européens.

Le peuple libyen paie au prix fort la violence de ces ingérences. Actuellement tout accord entre les factions libyennes apparaît impossible. Les stratégies de puissance et d'ingérence conduisent à une situation apocalyptique lourde de menaces pour l'avenir. La France et l'Union européenne seraient bien inspirées de soutenir les efforts de l'ONU pour mettre un terme aux combats et aux ingérences extérieures, en agissant pour le respect des résolutions des Nations unies. Les accords bilatéraux excluent  le peuple libyen mais aussi la communauté internationale, seule à même de trouver une issue pacifique au conflit.
La situation est d'une gravité exceptionnelle pour la paix dans toute la sphère méditerranéenne.

Pascal TORRE
responsable-adjoint du secteur international du PCF
chargé du Maghreb et du Moyen-Orient

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