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Amérique latine : entre virage à droite et résistance à gauche

Chacun a en tête l’espoir suscité par le virage à gauche de l'Amérique latine au début du 21e siècle, au moment où les politiques néolibérales gagnaient du terrain dans ce que l’on appelait « un monde globalisé ». De nombreux pays du continent sud-américain sortaient d’années de régression sociale et économique, où le taux de pauvreté frôlait les 35%, et où le poids du remboursement de la dette les asphyxiait financièrement. Saisissant l’opportunité de cette dette, le FMI octroyait alors des aides  conditionnées à des restrictions sur les politiques sociale, de santé et d’éducation, restrictions qui provoquaient la colère des populations et suscitaient de fortes mobilisations parmi les populations.

 

Ce basculement à gauche s’explique donc par la convergence de plusieurs facteurs : dictatures, crises économique et institutionnelle, mouvements sociaux, corruption et trafics. C’est ainsi qu’au Venezuela, en Argentine, en Bolivie, au Brésil, en Équateur, au Nicaragua, en Uruguay, au Paraguay et au Salvador, le camp progressiste a gagné du terrain, à partir d’une diversité d’expériences dans lesquelles les mouvements sociaux, politiques et citoyens, se sont retrouvés avec la volonté de changement social, démocratique et de souveraineté populaire régionale vis-à-vis des grandes puissances mondiales.

Dans les pays confrontés à de fortes crises démocratique et économique, secoués par d’importants mouvements sociaux, s’affirmera une gauche radicale et citoyenne. Dans d’autres, où les changements démocratiques ont évité les crises institutionnelles, des majorités de gauche plus modérées, voire centristes,  émergeront. Cela a été le cas au Paraguay où Fernando Lugo, affilié au Parti libéral (centre droit), a été élu à gauche en prônant la justice sociale, la fin de la corruption et du clientélisme ayant miné le pays pendant soixante ans sous le règne du parti Colorado (droite conservatrice).

À des niveaux différents, l’Amérique latine a connu une vague de politiques sociales dont la lutte contre la pauvreté et l’exclusion a été l’épine dorsale, et où le rôle de l’État réhabilité fut le moteur dans une volonté de s’affranchir de la domination des États-Unis.

En 2008, l’explosion de la bulle financière et la baisse de la consommation n’ont pas épargné le continent latino-américain, tirant à la baisse sa production et ses exportations vers les États-Unis. Au cours de cette période quasiment tous les États du continent ont traversé une crise économique ou institutionnelle, mais  ont subi l’impact de l’effondrement financier de manière inégale.

Affirmer aujourd’hui, que la transition politique néolibérale en cours n’est imputable qu’à la crise de 2008 semble inexact, même s’il est vrai que les pouvoirs de gauche et progressistes sont ébranlés dès 2010 pour des raisons objectivement économiques. Certains parlent d’un essoufflement du post néolibéralisme, d’une éventuelle "fin de cycle" en pointant une dynamique de crise politique (Venezuela, Nicaragua, Brésil) et un recul des avancées populaires et démocratiques.

Dans un paysage politique latino-américain miné par des affaires de corruption qui disqualifient la classe politique traditionnelle, les candidats « hors-système » ont le vent en poupe. On assiste, comme en Europe, à l'émergence de candidats au discours rétrograde s’attaquant directement à la démocratie, à l’exemple de l’ancien militaire d’extrême droite brésilien, Jair Bolsonaro.  Progressivement, un virage à droite s’opère : victoire en décembre 2017 du conservateur Sebastian Piñera au Chili, arrivée de Mauricio Macri en Argentine, de Michel Temer au Brésil par un coup d’état institutionnel et de Pedro Pablo Kuczynski au Pérou.

Les gauches subissent-elles le contrecoup de leurs réussites, notamment celle d’avoir sorti près de 94 millions de personnes de la pauvreté au cours de la dernière décennie, populations qui ont rejoint les classes moyennes ? (Source commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes, Cepalc, des Nations-Unies).

L’essoufflement des gauches latino-américaines a ouvert un épisode d’alternance à droite, plongeant concomitamment ces mêmes gauches dans la tourmente et les obligeant à procéder à leur autocritique face à un sentiment de recul des populations, mêlant difficultés croissantes, chômage de leurs enfants et revenus stagnants. Un sentiment dont s’est saisie une presse néolibérale omniprésente qui manipule plutôt qu’elle informe. Ainsi s’est mis en place un décor de récession continentale qui résulte des options politiques, et qui refuse de voir le rôle des structures économiques dans ce phénomène.

Alors qu’ils reprochaient aux gouvernements de droite de « n’avoir rien fait », les médias fustigent aujourd’hui le camp progressiste, coupable de « ne pas avoir tout fait », de ne pas avoir opéré des transformations plus profondes…

Un autre axe de bataille de ces médias contre les pouvoirs progressistes s’articule autour de la moralité, de la question de la corruption. Une arme politique redoutable pour fragiliser les processus nationaux-populaires. C’est le cas au Brésil avec Lula et Roussef, de même qu’en Équateur avec Jorge Glass. Chaque fois, des accusations sans véritable fondement ont été proférées et suivies d’un bombardement et d’un acharnement médiatique poussant à l’isolement politique. La culpabilité présumée est passée alors au second plan pour les juges, otages consentants de la pression de la droite et des médias : il ne s’agissait plus pour eux de condamner sur la base des preuves qu’ils auraient identifiées, mais d’identifier des preuves de façon à pouvoir condamner.

L’objectif idéologique était clair : accréditer l’idée que la corruption viendrait de l’État et du système public, alors que, bien souvent, elle est orchestrée par le secteur privé.

L’analyse de la situation, -même s’il existe des tendances fortes dans les évolutions politiques actuelles, sur fond de colère, d’appel à de nouveaux changements- n’inscrit pas dans le marbre un glissement à droite de l’Amérique latine comme une donnée définitive. Les divergences au sein de chaque camp politique auxquelles on assiste dans tous ces pays rendent l’analyse d’autant plus difficile.

Les élections de la dernière période ont été marquées par la présence d’une droite forte, face à une gauche renforcée dans certains pays : malgré les opérations de déstabilisation extérieures : victoire de Maduro à la présidentielle au Venezuela, étayée par celles pour l’Assemblée constituante, et par les résultats aux régionales et aux municipales, progressistes en hausse en Colombie avec un candidat de gauche au 2e tour, Gustavo Petro, et du camp de gauche au Paraguay, maintien au pouvoir du Frente amplio en Uruguay, transition dans la continuité à Cuba…

Le paysage politique du continent se divise quasiment à parts égales entre la gauche et la droite. Les échéances électorales à venir, les mobilisations, les rassemblements et les constructions politiques seront déterminantes pour la gauche latino-américaine. Son principal « défi stratégique » consistera certainement à se souvenir que les contradictions et les erreurs font partie des processus politiques afin de pas baisser les bras et retrouver le chemin de l’espoir.

Le 1er juillet, les Mexicains éliront députés, sénateurs, gouverneurs et un nouveau président qui pourrait être le favori actuel des sondages, le candidat de gauche Andrés Manuel López Obrador, principal opposant à ce qui ravage le pays : la violence, la corruption et la misère. Alors, qu’à ses frontières Trump met en œuvre une politique ultra réactionnaire, le résultat de ces élections pourrait avoir un écho notable sur tout le continent latino-américain. Sans oublier l’élection présidentielle au Brésil, avec la candidature ou non de Luiz Inacio Lula Da Silva.

A n’en pas douter, le Foro de Sao Paulo qui va se tenir des 15 au 18 juillet à La Havane sera un grand moment de partage d’expériences, d’analyses politiques et de mise en perspective des combats politiques, sociaux et citoyens pour les forces progressistes d’Amérique latine et de la planète.

Laurent Péréa,
Responsable adjoint du secteur international,
chargé de l'Amérique latine
article publié dans la Lettre des relations internationales de juillet 2018

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