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Mayotte : chronique d’une déflagration annoncée

Le PCF a fait preuve de constance au sujet de Mayotte, une des quatre îles Comoriennes, devenue 101e département français. Il s’est opposé depuis les années 70 à la stratégie de séparation puis de recolonisation de l’île.

Pour comprendre la genèse du mouvement social, des poussées de xénophobie et des mobilisations contre la violence que Mayotte a connu ces derniers mois, il faut rappeler quelques faits. La volonté coloniale de garder la main sur Mayotte, enjeu stratégique et économique dans l’océan indien, s'est appuyée sur une logique de division. D'un côté, les Comores ont été déstabilisées, déstructurées par de multiples coups d’État téléguidés par des mercenaires agissant souvent à la solde de Paris. De l'autre, l’État français a injecté de nombreux financements et assuré une stabilité d'apparence à Mayotte. Il s’en est suivi une asymétrie de développement qui n’a cessé de se creuser. Cette politique a permis de remporter des référendums illégaux au regard du droit international, condamnés par l'ensemble des pays africains. Des consultations ont été organisées à l'échelle du pays mais la France a entrepris d'analyser les résultats île par île. Seuls les Mahorais (habitants de Mayotte) se sont prononcés dans ces conditions pour un rattachement à la France. Une appartenance qui a été inscrite dans la Constitution française par la loi du 28 mars 2003, en violation de toutes les résolutions des Nations-Unies. Le référendum à Mayotte du 29 mars 2009 sur le statut de département d'outre-mer a parachevé le processus. Une victoire à la Pyrrhus car, pour paraphraser Jean Jaurès, ce rattachement aux forceps – sans que les citoyens français n’en soient réellement informés - a constitué « une étrange entreprise pleine de chances mauvaises ». L’asymétrie voulue par la France est un piège qui se retourne contre l’ensemble des Comoriens, Mahorais compris. Mayotte est à l’image des problèmes du monde : il ne peut pas exister de lieu d’apparente prospérité côtoyant la misère. D’autant que l’État n’a pas assuré ses engagements. La stabilité, les services publics et les avantages tant miroités de la départementalisation ne sont pas au rendez-vous. Le manque de financements obère tout « rattrapage ». Le « visa Balladur » instauré en 1995 entrave la circulation des Comoriens, brise les liens sociaux et familiaux. Pour atteindre la forteresse Mayotte située à 70 km d'Anjouan, les comoriens ont recours aux fameux kwassas, barques de fortune facilement renversables lorsqu'elles sont surchargées. Les estimations font état de plus de 10 000 morts. C’est un crime contre l'Humanité, conséquence directe de choix politiques. Malgré les risques, des milliers de comoriens tentent leur chance. En réponse, l’État français en expulse plus de 20 000 chaque année. Cette politique du bâton a atteint ses limites et génère des contradictions indépassables. Des milliers d’enfants dont les parents ont été expulsés de Mayotte se retrouvent livrés à eux-mêmes. Si la politique de Trump de séparation des familles a provoqué récemment une indignation salutaire dans le monde, c’est pourtant un résultat similaire qui frappe des familles comoriennes, avec des enfants séparés de leurs parents.

Le chômage est endémique, la délinquance prolifère, les services publics sont dépassés, à l’image de la maternité de Mamoudzou. Face à la contestation, à la colère, et aux risques de divisions et de dérapages engendrés par cette situation délétère, le gouvernement a multiplié les promesses sécuritaires. Le Premier ministre a annoncé des rallonges budgétaires, dans le domaine de la santé, des infrastructures. Des mesures de colmatage, dont certaines sont les bienvenues mais qui ne pourront apporter des solutions à la profondeur des déflagrations en cours. D’autant qu’elles éludent toute issue sérieuse.

Pour l'avenir de l'archipel, des réponses nouvelles doivent être trouvées. Il est illusoire de penser que Mayotte puisse s’en sortir seule, quand bien même un improbable « plan Marshall » viendrait à sa rescousse. La France qui veut soumettre les autorités comoriennes afin qu'elles renoncent à l'intégrité des Comores, doit changer d’option. Personne n'a intérêt à rester au statu quo. Paradoxalement, la réponse aux défis passe par un avenir commun entre Mayotte et l'archipel. Il faut réparer les béances ouvertes, tant sur le plan du droit, de la symbolique, de la culture ou du développement économique. Et en finir avec les attitudes méprisantes à l’égard des Comores, comme par exemple lors des derniers Jeux des îles de l'Océan indien qui ont vu les athlètes mahorais défiler sous la bannière du drapeau français, en violation flagrante de la convention internationale de la Charte des Jeux. Devant la dégradation de la situation, l’heure n’est pas à montrer ses muscles coloniaux mais à faire preuve de retenue et d’humilité. Il s’agit de construire une relation d’égal à égal avec les Comores, même si le pays est actuellement dirigé par un autocrate, Assoumani Azali, qui n’hésite pas à emprisonner des opposants comme Mustoifa Saïd Cheick, président du Front démocratique.

Il s’agit d’aider à trouver une issue dans l’intérêt de la sous-région. La France n’a rien à perdre, elle a tout à y gagner. Avec l’Union européenne (rappelons que Mayotte a accédé au statut de région ultrapériphérique) elle pourrait créer les conditions d'un développement valorisant les atouts des Comores. A la condition de se défaire des logiques de domination économiques et de la boussole biaisée que constituent la conquête aveugle des marchés, les convoitises des richesses sous-marines et offshore, au profit des multinationales basées à Paris. Ce n’est pas à ce prix que l’archipel s’en sortira, mais plutôt autour d’une véritable politique de co-développement dans la zone Océan indien, avec l’ensemble des pays concernés. Cette démarche doit contribuer aux Comores à la réponse aux besoins urgents dans les domaines de la santé, de l'éducation, de l'accès à l'eau, à l’énergie...

Et plutôt que d’inventer des droits de seconde classe pour des confettis de l’empire avec le concept réactionnaire d’extra-territorialité proposé par le gouvernement pour le statut de la maternité de Mamoudzou, il y a urgence à créer les conditions de l’abolition du sinistre visa Balladur.

Collectif Afrique du PCF
article publié dans la Lettre des relations internationales de juillet 2018

 

Quel avenir pour sortir du bourbier ?

Les réflexions quant à l’avenir de Mayotte sont loin d’être abouties. La politique de l’Etat français et la départementalisation « aux forceps » ont conduit à un échec grandissant, dont tout montre qu’il ne pourra être surmonté sans changements profonds. Il y a urgence à agir et à penser l’avenir même du statut de l’île. Il semble d’ailleurs que les lignes pourraient bouger à ce sujet, tellement la situation risque de devenir inextricable. Il n’est pas imaginable que ce statut reste en l’état. De même, il serait vain dans l'immédiat et au vu du contexte, de réclamer la rétribution ex nihilo de l’île aux Comores. Alors que faire ? A terme, c’est pourtant cette rétribution qui est la seule issue. Mais pas dans n’importe quelles conditions. Elle devra se faire dans le cadre d’un processus partagé, ce qui signifie qu’aucune des parties prenantes, à commencer par les populations concernées, ne seront perdantes. Cette phase reste à imaginer, elle impliquera le retour à une libre circulation et une innovante évolution quant à la question du statut. Au départ Département français, Mayotte pourrait reprendre progressivement des attaches avec les Comores. Cela s’articulera autour d’une liberté de circulation et d’ambitieux plans de coopération concernant l'ensemble de l'archipel et à même de réparer les déséquilibres. Par quelles phases transitoires, du droit, d’une tutelle partagée, d’un double statut évolutif, cela s’opérerait ?  Voilà les questions en débat. Le moins que l’on puisse dire est qu’il y aura besoin de faire preuve d’une grande créativité. Les réponses à toutes ces questions relèveront des Mahorais, résidents, et Comoriens en premier lieu, mais également des luttes, dans l’Océan indien et en France, pour le respect du droit international et pour améliorer les conditions de vie.

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