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La question migratoire migratoire révélatrice de la crise de l'Union européenne

Élection après élection, les forces de la droite la plus extrême se renforcent en Europe. Après l’Autriche, les pays du centre-est de l’Europe, Hongrie en tête, c’est maintenant l’Italie qui vient d’élire le 4 mars dernier un gouvernement populiste où l’extrême-droite de la Ligue tient une place prépondérante.

La décision de blocage des ports italiens, annoncée par Matteo Salvini, le chef de la Ligue et ministre de l’Intérieur alors que s’achevait la campagne électorale des municipales partielles italiennes, le 10 mars et qui ne concernait pas que l’Aquarius et ses 629 naufragés, a provoqué indignation et stupéfaction au sein des forces de progrès à travers l’Europe mais une indifférence notoire parmi les gouvernants de l’Union européenne, à commencer par ceux de la France. A contrario, la décision du gouvernement socialiste espagnol et le chaleureux accueil réservé par la population et les activistes sociaux aux passagers de l’Aquarius à Valence, témoignent des possibilités d’imposer des critères d’humanité et de solidarité dans la gestion par les États européens de ce qu’il est convenu d’appeler la « crise migratoire ».

On ne peut en effet tolérer, que sous la pression des droites extrêmes, certaines des valeurs qui fondent en partie les traités de l’Union soient systématiquement bafouées au sein de celle-ci par la droite et l’extrême droite de plus en plus associées. En même temps, l’Aquarius ne fait que mettre en lumière, en l’occurrence dans les pays riverains de la Méditerranée, les conséquences des politiques désastreuses d’un capitalisme ravageur et fauteur de guerres et de conflits. Les migrants en sont les principales victimes et de ce point de vue le bilan est accablant.

Selon un décompte malheureusement réducteur, entre 2016 et 2017, plus de 8 000 migrants ont péri en Méditerranée (15 000 en trois ans selon SOS Méditerranée), alors que près de 200 000 migrants ont tenté la traversée rien qu’en 2017. Il s’agit donc d’un véritable crime contre l’Humanité commis en violation des règles du droit international (droit d’asile notamment) et du droit maritime (assistance à toute personne en danger). Si le flux a baissé, depuis la mi-mai 2017, cela est dû notamment aux politiques de refoulement, d’enfermement sur place, dans un contexte de chaos politique persistant, notamment en Libye, pratiquées sous l’égide ou avec le consentement des gouvernements de l’UE.

La situation en Europe

Depuis la première crise migratoire en 2015, les politiques de l’Union tendent à consolider une « forteresse Europe » avec le traçage de deux types de frontières.

L’une aux frontières extérieures de l’UE : murs, barbelés, centres de rétention (hot spots), militarisation des opérations en mer, politiques sécuritaires accrues et pressions sur les pays de départ ou de transit.

L’autre frontière, c’est celle qui au sein même de l’UE tend à vouloir empêcher les migrants, qui ont réussi à pénétrer dans l’espace européen, de pouvoir y être accueillis dignement et avoir la possibilité de reconstruire leur existence.

Le durcissement sans précédent revendiqué par les forces de la droite extrême en Europe vise d’abord à un renforcement des frontières extérieures : refouler les migrants et les tenir à distance quitte à les enfermer dans des « camps de rétention » qui en l’occurrence en Libye sont proches de l’enfer concentrationnaire (viols, tortures, traite d’êtres humains, trafics sous l’égide de mafias), dénoncé par l’ONU.

Ce durcissement d’ores et déjà en cours est favorisé par les politiques mises en œuvre par l’UE : transformation des missions de Frontex (militarisation accrue) ; « aides » aux pays de transit pour « contenir les migrants ».

Les accords de Schengen et les règlements de Dublin (qui font peser tout le poids de l’accueil sur les pays d’entrée) sont mis à rude épreuve. Ces accords sont de plus en plus contestés et ils doivent être revus, certes, mais dans quel sens ?

Le Conseil européen des 28 et 29 juin 2018

Ce conseil se tient à la veille du début de la présidence tournante de l’UE, assurée, pour six mois, par l’Autriche. Toutes les questions migratoires seront sur la table dans un contexte politique extrêmement tendu de déliquescence des institutions de l’Union et d’une gouvernance de l’UE marquée par la poursuite de sa fuite en avant « austéritaire » et militariste.

Dans ce contexte, l’Autriche est venue plaider auprès de l’Allemagne la formation d’un « axe Rome-Vienne-Berlin » sur les questions migratoires. Et probablement à dessein, les ministres de l’Intérieur autrichien et allemand, tous deux représentants de la droite extrême dans leur pays, n’ont pas mentionné la présence (souhaitable pour eux) de la Hongrie de Orban dans cet axe. Mais personne n’est dupe.

La surenchère sécuritaire, le blindage des frontières, au détriment des droits des migrants sera donc au centre des discussions du conseil.

Le principal point de litige portera sur l’évolution de la convention de Dublin. Dans quel sens ?

En Allemagne notamment, la droite la plus dure menée le ministre CSU de l’Intérieur allemand Horst Seehofer, par ailleurs chef de ce parti en Bavière (élections régionales prévues le 14 octobre), menace d’imposer les refoulements par décret des migrants enregistrés dans d’autres pays de l’UE si aucune décision n’était trouvée au conseil. Et même si cette fermeture automatique et unilatérale des frontières sera probablement refusée au nom de la recherche d’ une décision européenne globale, c’est bien le dépassement ultra sécuritaire des accords de Dublin qui est à l’ordre du jour du conseil (dans l’optique italienne, il s’agit surtout de bloquer de nouveaux réfugiés entrants à sa frontière, tout en organisant l’expulsion de tous ceux qui seraient dans une situation illégale).

Ce qui semblerait acquis c’est le renforcement des moyens sécuritaires de contrôle alloués à Frontex, l’agence européenne qui « gère » la coopération opérationnelle aux frontières de l’Europe et la création à plus grande échelle de centres de rétention dans les pays d’origine et de transit des migrants.

Une autre hypothèse de travail, même si celle-ci ne serait pas officiellement mise sur la table, consisterait à créer des « centres de protection » pour réfugiés, en Europe, en dehors des pays de l’UE.

La politique de Macron sur la sellette

Anticipant sur le vote de la loi asile immigration votée par le Parlement en mai 2018, le PCF avait caractérisé le projet comme « indigne de la France ».

« Cette loi réduit les possibilités d’asile, raccourcit les délais de recours, renforce les contrôles de manière à réduire le nombre de réfugiés et augmenter le nombre d’expulsés. Cette loi multiplie les obstacles dans le parcours de combattant des demandeurs d’asile, souvent livrés à eux-mêmes, en diminuant le temps pour l’examen de leur situation et leurs possibilités de recours s’en trouvent réduites. Par contre le projet doublera la durée maximale de séjour en rétention dans la perspective de l’expulsion.

Les dispositions de Dublin, celles qui interdiraient à tout débouté du droit d’asile toute demande dans un autre pays, concernent la majorité des cas recensés dans notre pays.

Les chiffres du ministère de l’Intérieur attestent pourtant qu’il n’y a aucune pression migratoire qui justifierait ces mesures. Cette « menace » migratoire est montée de toutes pièces pour rassurer une partie de l’opinion inquiète, désorientée, après des années de campagne de la droite et de l’extrême droite contre les migrants, devenus les boucs émissaires depuis Sarkozy, Hollande et Macron. La France, terre des droits de l’homme, s’en trouve défigurée. C’est ainsi que sont bradés valeurs, principes, droits de l’homme et humanité » (Communiqué PCF 22/02/2018).

Le bilan de l’application par la France du programme dit de « relocalisation » initié en 2015 par la Commission européenne pour répartir les demandeurs d’asile entre les États membres de l’Union n’est guère reluisant. En mai 2018, la commission publiait des chiffres attestant que la France est en dessous de la moyenne européenne, puisqu'elle n’a réalisé que 25,5% de son objectif (5 029 personnes accueillies pour un objectif de 19 714).

La France a appliqué avec un maximum de fermeté, voire de violence policière (dénoncée par les ONG et l’ONU), le refoulement des migrants à ses frontières (Bardonecchia, Vintimille). Elle a ainsi donné du grain à moudre à une partie de la droite de plus en plus radicalisée (Vauquiez, Le Pen, Génération identitaire).

Comment dès lors accorder le moindre crédit aux rodomontades d’Emmanuel Macron vis-à-vis de Matteo Salvini et de la politique du gouvernement italien.

Après avoir dénoncé le « cynisme et l’irresponsabilité » du gouvernement italien, Macron a reçu le Premier ministre Giuseppe Conte. Les deux hommes envisageraient de rechercher une solution convergente au plan européen. Celle-ci serait basée sur une modification des règles de Dublin (une plus grande mutualisation de l’accueil), qui font porter une trop lourde charge migratoire sur les pays d’entrée du sud de l’Europe, et le renforcement de la protection des frontières extérieures tout en accentuant, disent-ils, la coopération et le développement dans les pays d’origine des migrants.

Sur le premier volet donc, c’est bien le renforcement des contraintes sécuritaires (installation en Afrique de centres de tri des migrants, militarisation de Frontex) qui est à l’ordre du jour. Par contre sur le volet de l’aide au développement, c’est peu de dire que l’on est loin du compte.

Pour ce qui concerne la seule région du Sahel que la France a particulièrement contribué à déstabiliser, le journal Les Echos du 14 juin 2018 notait combien les enjeux de rétablissement de la sécurité et ceux du développement étaient difficiles à concilier. D’une part le constat « d’une instabilité croissante ce qui conduit à augmenter considérablement les moyens alloués aux opérations militaires » ; d’autre part la crise due à la montée des déséquilibres, l’appauvrissement des populations – dû notamment au pillage néocolonial des ressources et à la multiplication des conflits – « a accru partout la part de la population fragilisée et victime de déplacements forcés, qui ne cesse de progresser : 1,6 milliard de personnes dans le monde ». Face à cela les moyens alloués au développement sont dérisoires. Le journal fait ainsi état pour le Sahel d’un plan « Paix et résilience » Minka, doté d’un fonds de 100 millions d’euros par an et censé financer en priorité les projets d’insertion des jeunes, d’éducation, de sécurité alimentaire mais aussi de gouvernance.

Il sera difficile de trouver un accord unanime au Conseil européen. Seule l’idée du renforcement de Frontex semble acquise. L’idée de relocaliser les titulaires du droit d’asile c'est-à-dire de les répartir équitablement entre tous les États européens va se heurter à l’offensive des forces de la droite extrême, sans que face à celles-ci il y ait beaucoup de résistance de la part des gouvernants actuels de l’UE. Le PCF avec son Manifeste Pour une France hospitalière et fraternelle, une Europe solidaire avance avec le concours de ses parlementaires nationaux et européens du Front de Gauche, dont Marie-Christine Vergiat, plusieurs propositions qui pourraient être examinées, dans un premier temps.

Il s’agirait d’abord de contraindre les États membre à remplir leurs obligations internationales en matière de sauvetage en mer et de droit d’asile et de favoriser les initiatives qui vont dans le sens de la solidarité. La proposition faite au Parlement européen sur la réforme du règlement de Dublin devrait être mise sur la table. Elle vise à partager la responsabilité des demandes d’asile entre tous les pays de l’UE en créant un mécanisme de solidarité, une péréquation équitable entre les différents pays qui tienne compte également du choix des personnes.

Il s’agirait en même temps de réorienter les missions de Frontex, vers le sauvetage et de permettre à cette agence de contribuer à l’ouverture de voies légales et sûres d’accueil des réfugiés à travers un couloir humanitaire dans la Méditerranée, en lien avec le Haut commissariat aux réfugiés de l’ONU.

La crise politique européenne que la question migratoire a contribué à élargir et le renforcement des politiques de fermeture sécuritaire des frontières qu’elle laisse présager ne doit pas faire oublier l’impasse dans laquelle se précipitent les gouvernants actuels de l’UE. En imposant aux peuples européens hyper-austérité et régression sociale, tout en accentuant leur dérive néo-impérialiste sur le continent africain notamment, ils ne peuvent qu’entraîner les peuples vers de nouveaux reculs de civilisation. Il est donc urgent que puisse retentir, dans toute l’Europe, une autre voix : celle des défenseurs des droits humains universels, celle des forces de progrès.

José Cordon
membre de la commission des relations internationales-Europe
article publié dans la Lettre des relations internationales de juillet 2018

 

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Fuir des conflits

Selon le HCR, « les réfugiés qui ont fui leurs pays pour échapper aux conflits et à la persécution représentent 25,4 millions sur les 68,5 millions de personnes déracinées, soit un accroissement de 2,9 millions par rapport à 2016 et aussi la plus forte augmentation jamais enregistrée par le HCR pour une seule année ». Parallèlement, le nombre de demandeurs d'asile qui étaient toujours en attente de l'obtention du statut de réfugié fin 2017 a augmenté d'environ 300 000 pour atteindre 3,1 millions. Les personnes déplacées à l'intérieur de leur propre pays sont au nombre de 40 millions, soit un peu moins que les 40,3 millions enregistrées en 2016. En ce qui concerne les réfugiés, un peu plus d'un cinquième sont des Palestiniens. Les autres proviennent, pour une grande majorité de cinq pays seulement : Syrie, Afghanistan, Soudan du Sud, Birmanie et Somalie.

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