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Liban : les lourdes incertitudes de l’après Daesh

Une délégation du Parti communiste libanais conduite par son secrétaire général, Hanna Gharib, a séjourné à Paris du 18 au 20 février 2018. Elle a été accueillie par Pierre Laurent, secrétaire national du PCF. Cette visite a permis des échanges fructueux sur les situations respectives.

Une situation intérieure explosive

Le Liban compte 6,4 millions d’habitants dont un tiers se compose de réfugiés, essentiellement palestiniens et syriens. Ce taux est le plus élevé du monde et constitue une source d’instabilité croissante.

La guerre civile (1975-1990) a mis un terme à la fragile coexistence pacifique des communautés, qui prévalait depuis la Seconde Guerre mondiale. Elle a eu pour incidence d’établir un communautarisme radical scindant en blocs territoriaux antagoniques les chrétiens et les musulmans. Elle a aussi provoqué l’effondrement d’un Etat déjà faible et corrompu. Les occupations israélienne et syrienne ont donné une dimension régionale, voire internationale, à ce conflit.

Le compromis de Taëf (1989), qui met fin à la guerre civile, a permis le retrait d’Israël mais pas de la Syrie. Afin d’éviter l’hégémonie d’une communauté, ces accords, toujours en vigueur, répartissent les pouvoirs institutionnels. La présidence de la République devient une puissance honorifique attribuée à un maronite, celle du pouvoir exécutif revient à un sunnite et la présidence du parlement est dévolue à un chiite. Le nombre de députés augmente pour tenir compte des évolutions démographiques.

Cette pratique constitutionnelle a eu pour conséquences de renforcer le communautarisme et le système de dépouilles politiques et économiques que se partagent les chefs politiques.

Depuis, un système bipolaire de partis s’est structuré autour de l’affrontement régional américano-saoudien et syro-iranien. Ces deux blocs sont équilibrés mais les fractures politiques sont ravivées avec l’actuel conflit syrien. Outre les rivalités interconfessionnelles, le leadership régional se joue. Il ne s’agit plus de gérer les rapports chrétiens/musulmans. Les radicalismes islamistes contradictoires et le radicalisme des Etats occidentaux, dans la nouvelle donne géopolitique des « guerres de civilisation », ont mis désormais au centre du problème libanais les rivalités sunnites/chiites.

Quant aux chrétiens, ils se divisent entre ceux qui persistent à éprouver une passion pour l’Occident et ceux qui refusent l’identification de ses intérêts à l’Occident.

La scène politique actuelle comprend :
- « Les partis du 8 mars » favorables au bloc syro-iranien : le Hezbollah d’Hassan Nasrallah, le mouvement Amal de Nabih Berry (chiite) ainsi que le « Courant patriotique libre » de Michel Aoun (chrétien) ;
- « Les partis du 14 mars » favorables au bloc américano-saoudien : le « Courant du futur » de Saad Hariri (sunnite), les Forces libanaises de Samir Geagea et les Kataëb de la famille Gemayel (chrétiennes);
- Un pôle centriste comprenant les Druzes de Walid Joumblatt et l’ancien président Michel Sleiman (chrétien). Depuis quelques années les institutions connaissent une paralysie, même si une certaine remise en marche semble s’esquisser. En dépit de cette situation, les administrations fonctionnent.
- La présidence de la République. À la fin du mandat de Michel Sleiman (mai 2014), le parlement n’est pas parvenu à dégager une majorité en faveur d’un candidat. Le pouvoir présidentiel est resté vacant jusqu’à l’élection de Michel Aoun en octobre 2016.
- La présidence du Conseil des ministres. Elle est occupée par Saad Hariri depuis décembre 2016.
- Le parlement est présidé par Nabih Berry (depuis 1992). Il compte 128 députés répartis sur une base confessionnelle (64 chrétiens et 64 musulmans).

Sous le prétexte des problèmes de sécurité, le parlement a refusé de tenir les élections en 2013 et s’est prorogé jusqu’à aujourd’hui. En 2016, il s’est réuni une fois. De nouvelles élections sont prévues en mai 2018.

Le Hezbollah fait souvent l’objet de nombreux commentaires dans les médias. Cette formation est née dans les années 1980 au cours de la lutte contre l’occupation israélienne et elle est tiraillée par une vocation exclusivement libanaise et une perspective plus large. Même si le Hezbollah est lié à l’Iran, il n’est pas une simple courroie de transmission. Il s’agit d’une entité libanaise qui définit sa politique par rapport au Liban et à la résistance face à Israël. Il n’entend pas prendre en main seul le pouvoir. Il sait que si les équilibres sont bouleversés, le pays explose. Pour autant, cette communauté puissamment armée suscite des craintes et a la capacité d’imposer un droit de veto aux grandes décisions qui se prennent à Beyrouth.

Dans ses discours, le Hezbollah combine plusieurs niveaux identitaires : nationalismes arabe, libanais et musulman sur le mode chiite iranien. Parallèlement, il est favorable au contrôle des religieux sur le pouvoir civil. Il est parvenu à créer un mode de vie spécifique dans la communauté chiite, aggravant une fragmentation sociale et idéologique déjà poussée. Enfin, dans ses zones d’implantation, il ne laisse guère de place aux autres tendances, en dehors de son allié Amal.

Le Hezbollah est intervenu en Syrie par crainte d’une expansion de l’Etat islamique et du Front Al-Nosra exacerbant le conflit sunnites/chiites. Son intervention sert les intérêts iraniens mais la défense du Liban demeure sa première préoccupation.

Le Liban est au coeur des nouvelles alliances qui se dessinent dans le Moyen-Orient d’après Daesh. Pour ces raisons, les Etats-Unis ont conforté leurs relations avec Israël et les pétromonarchies du Golfe pour la domination régionale et faire face à l’Iran.

L’Arabie saoudite a perdu la guerre en Syrie. Elle tente de prendre sa revanche en s’attaquant au Hezbollah pour tout à la fois contrer le régime iranien et contenter Israël. C’est la raison pour laquelle, plusieurs mois avant que ne se déclenche l’affaire Saad Hariri, les déclarations hostiles au régime libanais se sont multipliées en Arabie saoudite, à Bahreïn ainsi qu’aux Emirats arabes unis.

Le clan Hariri est totalement lié à l’Arabie saoudite. Cette famille dispose de la double nationalité et est à la tête d’une société de construction considérable mais en état de banqueroute.

Saad Hariri est devenu Premier ministre en 2016 au prix d’une réconciliation avec le Hezbollah. Le cabinet qu’il conduit a été incapable d’esquisser la moindre réforme, provoquant une réduction de sa base sociale. Ce gouvernement a été au départ totalement ignoré par Ryad et les Occidentaux. La normalisation des relations diplomatiques avec la Syrie a mis le feu aux poudres conduisant l’Arabie saoudite à maintenir prisonnier et à contraindre Saad Hariri, de Riyad, d’annoncer sa démission, imputant sa retraite à l’Iran et au Hezbollah. Les Saoudiens n’ont cependant pas anticipé la réaction de la société libanaise. La classe politique ne s’est nullement soulevée contre le Hezbollah et les Libanais ont été scandalisés par la manoeuvre saoudienne. Ces derniers ont sous-estimé le patriotisme de la communauté sunnite qui a préféré se solidariser avec Hariri plutôt que de tourner le dos au Hezbollah.

L’exfiltration de Saad Hariri a marqué un retour de la diplomatie française et a offert une porte de sortie aux Saoudiens.

Le Parti communiste libanais a longtemps été interdit (de 1948 à 1971). Aux premiers rangs pour défendre l’unité du Liban, notamment face à Israël, il a combattu avec les Palestiniens et les nationalistes arabes pendant la guerre civile. En 2015, le PCL a réactivé ses patrouilles armées aux côtés de l’armée libanaise et du Hezbollah contre les infiltrations djihadistes.

Il s’oppose à toutes formes d’ingérence étrangère. Il oeuvre contre le sectarisme confessionnel et communautaire, et agit en faveur de l’établissement d’un Etat laïque et démocratique. Il propose une réforme du système politique comprenant la mise en place de la proportionnelle.

Depuis six ans, il participe à tous les mouvements sociaux avec l’ensemble des forces progressistes.

Dans la perspective du scrutin législatif de mai 2018, il entend faire de cette séquence un tremplin pour organiser les forces d’opposition démocratiques.

Comme le souligne Hanna Gharib, cette élection est lourde de dangers. Israël et les Etats-Unis craignent un succès du Hezbollah et multiplient les provocations pouvant se traduire par une explosion du pays.

Une situation économique et sociale difficile

Pour l’essentiel, le capitalisme libanais se caractérise par son caractère mafieux, véritable prédateur des ressources naturelles et destructeur de l’environnement. La corruption règne partout.

Si le système est à bout de souffle, les chefs de guerre continuent à se répartir une rente qui se réduit. Les richesses se concentrent sur Beyrouth et ses alentours au détriment des autres régions.

La croissance économique s’élève à 2 % (en 2017), témoignant d’une morosité générale dans les secteurs essentiels que constituent le commerce de détail, l’immobilier, l’industrie et le tourisme. Les déficits, accumulés pendant la période de Rafic Hariri (1992-2004), sont colossaux. Le déficit public s’élève à 9 % du PIB tandis que la dette représente 160 % du PIB (79 milliards de dollars) avec des intérêts évoluant à la hausse.

On distingue deux Liban : celui de la vie facile et luxueuse de ceux qui ont bâti des fortunes dans le Golfe. De l’autre, une paupérisation croissante de la population en raison du chômage, qui est reparti à la hausse (+ 7 %) , de l’augmentation du coût de la vie et de l’absence de service public (électricité, eau, école). L’exode des personnes les plus qualifiées bat son plein.

Pourtant, le pays a un besoin urgent de réformes économiques pour mettre fin à la dépendance à l’égard de l’étranger, résoudre le problème de la dette, de la paupérisation et du chômage. Le dépassement du système communautaire sera possible que si l’économie réussit à briser les contraintes qui l’enserrent et qui conduisent les chefs politiques libanais à transformer l’Etat en une série de baronnies.

La constance des ingérences étrangères

Le Liban est un Etat-tampon dont les communautés religieuses sont les courroies de transmission. Elles ont toujours entretenu des contacts plus ou moins intensifs avec d’autres pays ou avec des pays où se situent les centres de spiritualité auxquels leur communauté est fidèle. Pour accroître leur pouvoir, elles deviennent les clientes des puissances internationales ou régionales. Cela rend le Liban instable et perméable aux influences étrangères au point de se transformer en champ de bataille.

Le Liban n’a jamais cessé d’être instrumentalisé dans les conflits géopolitiques régionaux. Il est aussi un instrument d’influence et d’intervention des puissances occidentales dont le souci principal est la sécurité d’Israël. La politique étrangère est largement contrainte par l’évolution des équilibres régionaux. Les crises qui secouent le Moyen-Orient plongent souvent le Liban dans la tourmente.

Le Liban a beaucoup souffert de toutes les tentatives de déstabilisation et des occupations israéliennes. L’arrivée de réfugiés palestiniens a été un prétexte. Cela a eu des conséquences avec une montée des radicalités dans le pays et l’émergence du Hezbollah. Le Liban est toujours formellement en guerre avec Israël. Aucun cessez-le-feu permanent n’a été conclu. Depuis la guerre de 2006, les tensions au sud restent vives, en particulier depuis qu’Israël tente de modifier la frontière afin de faire main basse sur des gisements gaziers en Méditerranée.

Les médias gonflent souvent l’influence de l’Iran et du Hezbollah afin de masquer celle des autres puissances. Cette influence n’en est pas moins réelle, notamment en raison de l’aide fournie au Hezbollah. Cela a contribué à la défaite d’Israël et au retour d’une partie des réfugiés.

Après les accords de Taëf se met en place un régime sous tutelle syrienne alliant pillage et répression. A la suite des élections de 1992, Rafic Hariri devient Premier ministre et s’engage dans un programme de reconstruction tout en opérant un rapprochement avec les chrétiens. Après la résolution de l’ONU de 2004, exigeant le retrait des troupes syriennes, Hariri est assassiné et cet assassinat précipite la fin de l’hégémonie de Damas en 2005.

Depuis l’intervention américaine en Irak en 2003 et la mort de Rafic Hariri, le pays a été soumis à des pressions américaines et européennes dans les affaires intérieures, soutenant une partie des Libanais contre les autres, en en faisant un champ d’expérimentation de la doctrine du « Grand Moyen-Orient ».

Le Liban est pleinement impliqué dans le conflit syrien avec l’engagement du Hezbollah. Les conséquences intérieures ne sont pas moins importantes.

- En Syrie, les Israéliens et les Saoudiens entendaient démanteler l’axe Téhéran
-Damas-Beyrouth. Ce qui explique l’engagement du Hezbollah dans une atmosphère de crispations idéologico-religieuses sunnites/chiites.
- À l’intérieur du pays, les différentes factions ont pris parti et le danger d’un affrontement interlibanais est grand.

Les infiltrations d’islamistes sont anciennes. En 2007, l’armée a combattu et délogé le groupe Fatah al-Islam du camp de Nar al-Bared. La pauvreté est d’une telle ampleur que cela facilite le recrutement dans les organisations djihadistes. L’influence saoudienne est énorme et Ryad s’est servi de ses relais au Liban pour acheminer des armes à la rébellion syrienne. Les cellules salafistes et les réseaux saoudiens au sein des forces de sécurité intérieure ont été mobilisés. Tripoli et les fiefs sunnites de la Bekaa ont servi de base arrière aux rebelles syriens jusqu’à ce que le Hezbollah et l’armée syrienne parviennent à fermer la frontière dans l’hiver 2013-2014.

En dépit de toutes ces crises, le Liban survit. Peut-être est-ce cette résistance à Israël, à l’hégémonie syrienne, au radicalisme identitaire qui a forgé son indestructibilité. Malgré les attentats et l’implication des Libanais dans le conflit syrien, le pays n’a pas basculé dans la guerre civile. Un consensus existe pour assurer sa stabilité.

Pascal Torre,
membre de la commission des relations internationales

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