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Iran : la révolte des femmes

La mobilisation de dizaines de femmes iraniennes contre le port obligatoire du voile islamique a été un événement marquant de ce début d’année.

Selon la législation de la République islamique d’Iran, le juge peut infliger à une femme apparaissant sans voile en public une peine pouvant aller jusqu’à deux mois de prison. Cette loi s’applique aux filles dès 9 ans. En pratique, les autorités imposent le port obligatoire du voile à partir de l’âge de 7 ans pour les filles, c’est-à-dire lorsqu’elles entrent à l’école élémentaire.

La première femme ayant osé retirer son voile dans la rue, le 27 décembre dernier, a été relâchée au bout d’un mois, après avoir été obligée de verser une caution d’un montant équivalent à cinquante fois le salaire mensuel minimum. Son exemple a néanmoins été suivi par au moins vingt neuf autres femmes qui ont été également arrêtées.

C’est la première fois depuis les grandes manifestations de 1979-1980, que la résistance des femmes prend une forme ouvertement anti conformiste et surtout illégale.

Au même moment, de nombreuses jeunes filles et femmes ont participé aux manifestations contre la cherté de la vie, le chômage et la corruption. Celles-ci ont regroupé des centaines de milliers de jeunes chômeurs/euses et de travailleurs/euses.

Cette vague de mobilisation, qui a commencé le 28 décembre, a duré dix jours. Elle a touché presque cent villes iraniennes, grandes et petites. Elle a ébranlé les bases mêmes du régime des ayatollahs. La seule réponse du gouvernement a été la répression avec la mort dans la rue de vingt-sept personnes et l’arrestation de cinq mille manifestants, dont au moins douze sont ensuite morts en prison.

L’ampleur de la mobilisation des femmes est un phénomène nouveau et marquant. Un bref retour sur l’histoire des relations entre le pouvoir islamique et les femmes iraniennes est utile pour mieux en comprendre la portée.

Une oppression qui vient de loin

Même si la situation actuelle des femmes est le résultat direct de la défaite de la révolution de 1979, la misogynie de la société iranienne ne date pas de l’instauration du régime islamique.

Le chah était lui-même un exemple flagrant de misogynie. Il l’avait assumé ouvertement dans un célèbre entretien dévastateur avec Oriana Fallaci en 1973. Il y expliquait que les femmes sont à peine bonnes pour la cuisine et incapables de grandes prouesses.

Une autre histoire montre la domination masculine existant à cette époque : au milieu des années 1970, la sénatrice Mehranguiz Manouchehrian avait proposé d’éliminer l’obligation pour les femmes mariées d’obtenir l’autorisation de leur mari pour sortir du territoire. Non seulement cette demande a été violemment rejetée, mais Mme Manouchehrian a été forcée de démissionner.

Malgré les apparences, les lois monarchiques n’ont jamais été véritablement « laïques » à cette époque. L’ombre de la charia était présente, et les compromis du régime du chah avec le clergé bien nombreux !

Les femmes, premières victimes du régime religieux

Socialement et politiquement, les femmes iraniennes ont été les premières victimes de l’installation d’un régime clérical en Iran. Khomeiny, même en exil, avait exclu de déroger aux règles de la charia.

Cette attitude n’est pas nouvelle : le clergé en Iran a toujours joué un rôle de premier plan à l’encontre de la situation des femmes. Depuis la révolution constitutionnelle de 1906, jusqu’à la prise du pouvoir par le clergé en 1979, celui-ci n’a pas cessé de combattre toute avancée relative aux droits des femmes.

En ce qui concerne Khomeiny, sa protestation contre le régime du chah au moment de la réforme agraire (1963) était avant tout une opposition aux nouveaux droits accordés aux femmes par le régime monarchique.

On peut résumer ainsi les grandes lignes de l’idéologie des ayatollahs chiites iraniens en ce domaine : dans leur vision du monde, les droits des femmes ne sont pas déterminés par les êtres humains et les conditions sociales d’une période déterminée, mais par leur « place naturelle et définie par Dieu ». Le rôle social de la femme est d’être avant tout une épouse soumise à l’homme qui garantit son pain quotidien. Le devoir sacré de la femme est la reproduction, donc de mettre au monde des enfants. Le slogan favori des ayatollahs est « Le paradis est sous les pieds des mères ! » Être femme et mère au foyer est le « travail divin » accordé aux femmes ! Dans cette vision du monde, les hommes ont le pouvoir de « mettre fin au contrat » de mariage quand ils le souhaitent.

En bref, pour ces religieux, l’inégalité est dans l’ordre naturel et divin des rapports entre les humains et, selon la volonté divine, les femmes sont inférieures aux hommes en droits. Cela est codifié entre concernant le droit à l’héritage, l’accès à des responsabilités juridiques, le témoignage dans des affaires juridiques, le droit de garde des enfants, l’autorisation de voyager à l’étranger, etc.

La situation déplorable des femmes travailleuses

Les travailleuses subissent la double oppression du système capitaliste et de l’ordre patriarcal. Elles forment la majorité des démunis de la société. La plupart des emplois offerts aux travailleuses sont très peu payés et considérés comme très dévalorisants. La quasi-totalité des emplois dans le tissage de tapis et les services de nettoyage privés et publics sont occupés par des femmes.

À travail égal, il existe une énorme différence entre hommes et femmes en ce qui concerne les salaires, les primes et les augmentations salariales. Et cela même si c’est interdit par la loi. On retrouve ces inégalités dans de nombreux domaines, comme les critères d’embauche, la formation, la promotion, etc.

En raison de la séparation des hommes et des femmes dans les services publics, comme par exemple l’éducation ou les services de santé, le nombre de femmes fonctionnaires a certes augmenté. Mais le corollaire à cela a été la baisse du taux du travail féminin dans le secteur privé.

Le seul point sur lequel le régime islamique peut se vanter d’avoir dépassé le régime monarchique est le taux d’alphabétisation et le niveau d’étude des femmes.

Une longue tradition de résistance

Les femmes iraniennes n’ont pas cédé face aux tentatives de mise à l’écart et aux intimidations directes et indirectes du régime. Beaucoup ont résisté à leur façon en continuant à aller travailler tout en portant le voile islamique, ainsi qu’en allant le plus loin possible dans leurs études.

Politiquement, depuis l’avènement du discours « réformateur d’Etat », qui a culminé avec les victoires de Khatami aux élections présidentielles de 1997 et 2001, les militantes féministes se sont en grande majorité limitées à soutenir les « réformateurs », et à limiter leurs actions exclusivement dans ce cadre légal. Mais cela n’a donné aucun résultat tangible !

Juste après l’élection de l’ultra conservateur Ahmadinéjad, elles ont organisé un grand rassemblement le 23 juin 2005, jour de l’anniversaire de l’élection du président sortant Khatami. Elles voulaient ainsi exprimer leur volonté de défendre les droits des femmes qui semblaient être encore plus menacés avec le nouveau gouvernement formé par le clan d’Ahmadinéjad et ses nombreux ministres issus des Gardiens de la révolution.

Paradoxalement, la police a toléré cette manifestation. Mais un an plus tard, le 23 juin 2006, un deuxième rassemblement a été cette fois-ci brutalement dispersé. Les activistes ont été arrêtées et brutalisées. De là est sortie l’idée d’orienter le mouvement féministe vers d’autres façons d’agir. La « campagne de un million de signatures » contre les lois en préparation visant à réduire davantage les maigres droits des femmes a été lancée. Les féministes et leurs soutiens ont fait du porte-à-porte afin de sensibiliser les femmes au foyer. Après une effervescence au début et un succès réel auprès des femmes ordinaires, la répression policière s’est abattue sur les activistes et la campagne s’est arrêtée net.

Après cette phase de lutte civique très particulière, de grandes figures de ce mouvement se sont mises au service, presque exclusif, des « réformateurs d’Etat ». Elles ont servi, avec beaucoup « de fierté et d’enthousiasme » selon leurs dires, les campagnes électorales de Moussavi et Rouhani. Elles se sont de ce fait coupées du reste des mouvements sociaux, et le mouvement féministe indépendant iranien a cessé d’exister.

Ses figures historiques, de Chirine Ebadi (prix Nobel de la paix) à l’avocate militante Nasrine Sotoudeh, sont toutes devenues des soutiens actifs des « réformateurs ». Elles ont condamné les actions se plaçant en dehors du cadre légal, et se sont exprimées ouvertement contre « la subversion ». Cette orientation n’a débouché sur aucun résultat.

Une nouvelle ère pour les mouvements sociaux, dont celui des femmes

Les dix jours de manifestations contre la vie chère de ce début d’année ont été caractérisés par l’absence totale de slogans en faveur des réformateurs d’Etat, MM. Moussavi et Karoubi, alors que ceux-ci ont été placés en résidence surveillée. On y a par contre entendu des slogans radicaux contre le régime, Guide suprême inclus, et demandant le renversement du régime islamique dans sa totalité. L’action publique et illégale des courageuses femmes iraniennes contre le port du hidjab islamique, s’est également faite sans le soutien des fameux « réformateurs ». Ceux-ci n’ont même pas osé les soutenir verbalement.

Le mouvement de ces femmes se caractérise également par son dépassement immédiat du cadre imposé non seulement par les « conservateurs », mais aussi par les « réformateurs » et leur discours stérile. Le mouvement de protestation des femmes est pour cette raison entré dans une nouvelle ère, malgré le faible nombre de ces pionnières ! C’est un mouvement de protestation subversif et « irrespectueux » des cadres légaux, ce qui constitue une hantise pour le camp des dits « réformateurs d’Etat ».

Ces deux mouvements concomitants constituent une défaite du discours « réformateur » de ces vingt dernières années en Iran, y compris au sein du mouvement féministe. Raison de plus pour qu’en France la solidarité du mouvement ouvrier et du mouvement des femmes soit sans faille, face aux arrestations et aux emprisonnements.

Behrooz Farahany,
article publié le 22 février 2018
sur le site de Solidarité socialiste avec les travailleurs iraniens
iran-echo.com

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