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Moyen-Orient : un sursaut citoyen nécessaire

La gravité des crises que traverse le Moyen-Orient, notamment au Yémen, en Irak ou en Syrie, permet de porter un regard neuf sur ces sociétés avant 2011. Elles sont toutes marquées par une faiblesse institutionnelle, leur fragile capacité de résistance face aux tyrans ou aux milices armées dont la formation exige la destruction de tout repère d’espace et de temps. Partout des régimes autoritaires meurtriers ou feutrés, des pétromonarchies surannées anéantissent les oppositions internes, associées à la trahison, au terrorisme ou à la dislocation.

Les analyses en vogue s’appuient souvent sur des mythes comme la supposée rivalité ancestrale entre les perses et les Arabes ou promeuvent des éléments d’héritages : accords Sykes-Picot, oppositions sunnites/chiites, nationalisme, guerres pétrolières… au détriment de dynamiques contemporaines plus fondamentales. Certes, il ne s’agit pas de nier les facteurs exogènes issus particulièrement de la décolonisation ayant permis la confiscation du pouvoir par des élites militaires, des cliques tribales ou confessionnelles ou bien le refus de reconnaître des droits nationaux, politiques et culturels aux peuples palestiniens et kurdes.

Avec l’effondrement de l’URSS et la fin de la bipolarité issue de la guerre Froide la nécessité de s’inscrire dans un espace de protection s’étiole tandis que la logique d’alignement perd peu à peu son sens. Un champ d’autonomie s’ouvre pour ces États du Moyen Orient qui peuvent envisager de peser sur leur espace régional.

Parallèlement tous ces pays connaissent une explosion démographique et l’émergence d’une nouvelle bourgeoisie moyenne qui constitue une masse sociale importante. Désormais le pouvoir n’est plus seulement l’apanage d’une élite de propriétaires fonciers.

La révolution iranienne bouscule, en 1979, les paradigmes dominants. Le pilier régional de la domination américaine tombe tandis qu’une République remplace une monarchie. Les facteurs khomeyniste et chiite apparaissent alors secondaires. Du fait de ces bouleversements, l’Iran connaît une période d’éclipse dans les relations internationales qui dure jusqu’en 2015.

Parallèlement, les monarchies pétrolières comme l’Arabie Saoudite, Bahreïn ou le Qatar… émergent et se dotent progressivement d’une identité. Le basculement de l’Iran se traduit par un renforcement de l’alliance entre les États-Unis et l’Arabie Saoudite dont le pouvoir étatique demeure faible mais qui peut s’appuyer sur un réseau d’oulémas pour diffuser le salafisme et accroître son influence.

Au tournant du siècle des évolutions géostratégiques accélèrent ces mutations ou les contredisent parfois. Après les attentats de 2001 à New York, les États-Unis se rendent compte que l’Arabie Saoudite n’était pas le pays sur lequel il pouvait compter. Cette prise de distance suscite l’inquiétude de Riyad et de pétromonarchies d’autant que sous B. Obama, Washington opère un repli de la région sans se retirer pour autant. La signature d’un accord sur le nucléaire iranien fait le constat de la pérennité du régime et reconnaît ce pays comme une grande puissance.

Les oppositions entre ces deux puissances émergentes deviennent un élément structurant à l’échelle régionale. Les divergences culturelles ne sont pas aussi fondamentales que les clivages sociétaux. La bourgeoisie moyenne est en pleine ascension en Arabie Saoudite or c’est elle qui a renversé le Shah d’Iran et instauré la République. L’Iran est une puissance industrielle qui ambitionne, avec la levée des sanctions, d’être un pôle dans ce domaine, équivalent à celui de la Turquie. Enfin sur le plan militaire, le budget saoudien est dix fois plus élevé que celui de l’Iran.

Dans ce contexte, l’Iran a le sentiment d’être entouré de pays hostiles et c’est pour cela qu’elle intervient en Syrie, soutient le Hezbollah libanais et les milices chiites en Irak afin de ne pas voir s’installer Daesh et desserrer la pression qui s’exerce sur elle. D’autant que l’élection de D. Trump fait ressurgir les logiques d’affrontements autour d’un pôle de plus en plus cohérent agrégeant l’Égypte, l’Arabie Saoudite et ses alliés ainsi qu’Israël autour de Washington. La remise en cause de l’accord sur le nucléaire constituerait une escale lourde de danger.

Cette crise s’exprime déjà dans des conflits qui se jouent dans des pays tiers alimentant le terrorisme et les crises migratoires. L’après Daesh marque-t-elle la transition vers d’autres conflits qui aggraveraient la crise régionale et auraient des conséquences en Europe ? Daesh constituait un ennemi commun et son éclipse crée un vide où les puissances régionales s’engouffrent aux côtés des Américains et des Russes afin de faire prévaloir des logiques de puissance destructrices.

L’alignement des diplomaties française et européenne sur celle des États-Unis a eu des conséquences désastreuses dans la mesure où leur influence est désormais quasiment nulle. Tout est à reconstruire. Ce numéro s’emploie à apporter des éclairages sectoriels sur les combats des forces progressistes dans la région. Nous sommes dans une situation limite qui impose un sursaut citoyen.

Laurent Péréa,
Responsable adjoint du secteur international du PCF

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