Accueil
 
 
 
 

La Turquie sous la dictature d'Erdoğan

L’année 2014 marque un tournant décisif dans l’établissement d’une dictature en Turquie. Le déchaînement de violence et la relance de la guerre contre les Kurdes après les élections de 2015 en constituent les traits les plus marquants. L’échec du coup d’État et le référendum de 2016 achèvent un cycle qui débouche sur de sombres perspectives.

Un pays au bord de la guerre civile

En 2014, le dialogue et les espoirs de paix ont accru l’audience nationale du HDP, le Parti démocratique des peuples. R.T. Erdoğan craint de perdre sa majorité absolue et choisit d’engager son pays dans un engrenage de violence.
Les institutions sont brutalement vidées de leur sens alors que R.T. Erdoğan se voit transférer toutes les légitimités, sans mécanisme de contrôle et d’équilibre. Il n’y a plus aucune voix qui peut apporter une logique discordante.
Le parti du président, l’AKP, appelle ouvertement à la violence contre les « traîtres » ou les « terroristes », polarisant à l’extrême la société et provoquant une véritable dynamique de désintégration, de fragmentation et de radicalisation. La politique est perçue comme un champ de vengeance et non plus comme la gestion de la pluralité sociale, politique, ethnique et même civilisationnelle.

Parallèlement, en se proposant de devenir le quartier général de la lutte contre Bachar al-Assad, la Turquie a pris le risque d’importer le conflit sur son sol. Elle en subit l’onde de choc permanente avec des attentats terroristes, l’arrivée de migrants et la fragilisation de l’économie.
Depuis plusieurs années, l’entourage de R.T. Erdoğan tient un discours de guerre permanent. Dans la perspective d’une consécration sur la scène internationale de la Turquie millénariste, le pouvoir se restructure autour de positions guerrières à l’intérieur et à l’extérieur du pays. La théorie du complot est devenue une véritable philosophie d’Etat.

L’année 2014 marque également la rupture du processus de paix avec les Kurdes. La stratégie légaliste et pacifiste a conforté l’audience du HDP et A. Öcalan a mis à l’ordre du jour l’abandon de la lutte armée. R.T. Erdoğan comprend alors qu’il risque de perdre la majorité absolue. Il multiplie les provocations, incite ouvertement à la violence et installe une dynamique de guerre civile.
Enfin, la Turquie apparaît profondément isolée sur le plan diplomatique après les printemps arabes. Le soutien apporté à divers groupes djihadistes contre Bachar al-Assad et surtout l’expérience démocratique du Rojava (Kurdistan de Syrie) accentuent les tensions avec l’Iran, l’Irak et la Russie. Ankara est contrainte d’entreprendre un recentrage traduisant une influence en recul.

Les élections de 2015 et la relance de la guerre contre les Kurdes

Avec le scrutin législatif de 2015, R.T. Erdoğan s’est fixé comme objectif de détruire le parlementarisme et d’y substituer un régime présidentiel afin de concentrer tous les pouvoirs, gouverner et poursuivre le remodelage de la société. Les Turcs manifestent cependant toujours un attachement au régime parlementaire et expriment leur crainte d’une personnalisation excessive du pouvoir.
La campagne se déroule dans un climat de violence. Pourtant cette stratégie de la peur échoue et ne parvient pas à paralyser ni à diviser le pays.
L’AKP demeure la première force du pays mais perd la majorité absolue. Ce revers s’explique essentiellement par la dynamique enclenchée par le HDP qui, avec son programme féministe, écologique, pacifiste et progressiste, remporte un succès avec 13 %.
Pour se maintenir au pouvoir, R.T. Erdoğan tente de mobiliser l’électorat d’extrême droite en organisant un nouveau scrutin et en relançant la guerre contre les Kurdes. Après l’attentat de Suruç, en juillet, qui fait trente-trois morts parmi de jeunes militants turcs et kurdes, tout bascule. Un climat de terreur gagne l’ensemble du Kurdistan. Des villes sont encerclées par l’armée, soumises à des bombardements destructeurs et meurtriers. Un terrorisme d’Etat se met en place constituant un crime contre les Kurdes mais aussi contre la paix.
Une vague d’ampleur inédite d’arrestations de militants du HDP, dont de nombreux maires, mais aussi des journalistes, frappe les forces démocratiques.
La consultation du 1er novembre se tient dans une atmosphère délétère. Le HDP est contraint de suspendre sa campagne électorale face au déchaînement de violence. Dans ce contexte, R.T. Erdoğan remporte la victoire avec 49,4 % des voix, mais le HDP demeure la troisième force politique du pays, même s’il sort affaibli par cette séquence. La Turquie entre dans une ère de transformation du régime, une hyperprésidentialisation de fait faute d’être de droit.
R.T. Erdoğan entend faire payer aux Kurdes leur influence. Un véritable coup d’Etat institutionnel a lieu avec la levée de l’immunité parlementaire des cinquante-neuf députés du HDP, en mai 2016. Treize, dont les deux coprésidents, S. Demirtas et F. Yuksekdag, sont incarcérés. Quatre-vingt neuf maires sont destitués, cinq à six mille militants kurdes incarcérés.
Cette victoire électorale donne aussi à R.T. Erdoğan l’opportunité de donner un nouveau tour de vis à la liberté d’expression. Plusieurs chaînes de télévision et des journaux proches de F. Gülen sont fermés. Il en va de même pour les médias kurdes.
La Turquie est désormais plongée dans un cycle d’incertitude et d’indétermination.

L’échec du coup d’Etat et le référendum constitutionnel

Dans la nuit du 15 au 16 juillet 2016, quelques divisions de l’armée turque tentent par un putsch, à bien des égards obscur, de s’emparer du pouvoir. Il est condamné par toutes les forces politiques et R.T. Erdoğan voit dans son échec « une bénédiction de Dieu » et l’opportunité de fomenter à son tour un véritable coup d’Etat civil.
L’état d’urgence est proclamé, constamment reconduit depuis, permettant à R.T. Erdoğan d’obtenir tous les pouvoirs. Il procède alors à des arrestations massives. Cent cinquante mille personnes sont placées en garde à vue ou écrouées, frappant les supposés milieux gülenistes mais aussi les militants de gauche, des élus et des militants du HDP, des ONG ou des journalistes. Cinquante trois mille demeurent détenues. Conjointement, des purges gigantesques affectent l’appareil d’Etat, plus particulièrement les milieux universitaires, la justice et l’armée. A ce jour, cent soixante dix mille fonctionnaires ont été limogés, parfois pour des motifs totalement flous et souvent sur la base de milliers de fiches préalablement établies. Elles permettent à l’AKP de reformater l’Etat en le domestiquant. Ces femmes et ces hommes révoqués subissent un dramatique bannissement social sans recours juridique. Ces purges visent à museler l’opposition. Il faut ajouter à cela les nombreuses mesures attentatoires aux libertés. Désormais, la liberté de la presse n’existe plus. Des centaines de journaux, revues ou chaînes de TV ont fermé. Cent soixante-treize mille journalistes sont emprisonnés et pas un jour ne passe sans que des procès retentissants s’en fassent l’insupportable écho. La pression s’exerce aussi sur les correspondants de presse étrangers. Plusieurs d’entre eux, dont le photographe Mathias Depardon ou Loup Bureau, ont connu l’incarcération. Il s’agit de diffuser la peur et d’étouffer la critique du régime.
En dépit des vives critiques internationales, les autorités turques ne desserrent pas l’étau. Les purges se poursuivent au même rythme et risquent même de s’amplifier.
Le deuxième acte de ce coup d’Etat civil s’effectue à l’occasion du référendum constitutionnel du 16 avril 2017, qui confère à R.T. Erdoğan tous les pouvoirs et réduit le parlement à une simple chambre d’enregistrement. La réforme instaure une quasi-présidence à vie puisqu’elle fixe la date de la prochaine élection présidentielle et législative à novembre 2019. Le président sera élu pour un mandat de cinq ans renouvelable et R.T Erdoğan pourra donc se maintenir jusqu’en 2029.
La tenue du scrutin a donné lieu à des irrégularités considérables, dénoncées par les acteurs et de nombreux observateurs. Près de deux millions de bulletins frauduleux ont été enregistrés. Avec 51,4 %, le OUI remporte une victoire étriquée. Au regard des moyens déployés, il s’agit d’un véritable camouflet pour R.T. Erdoğan et sa légitimité est sérieusement écornée.
Ceux qui misaient sur un apaisement après la victoire du OUI se sont trompés. La rhétorique guerrière ne s’estompe pas et R.T. Erdoğan ne dispose plus que d’un mode de gouvernement et d’un instrument de mobilisation de son électorat : la crise, qu’elle soit interne ou externe. Le système ne peut perdurer que par la radicalisation, par le combat perpétuel contre l’ennemi intérieur et extérieur. Au regard de sa majorité étroite, le despote se crispe à nouveau pour devenir plus agressif et plus oppressif contre son opposition.
Ce scrutin a accentué la polarisation rendant le pays difficilement gérable. L’alliance entre l’AKP et les Loups gris (mouvement nationaliste et anticommuniste turc) va se poursuivre. Des propos lourds de conséquences ont été tenus lors de cette campagne. Le thème du « choc des civilisations » connaît une grande vigueur, porté par les forces de droite et les ultranationalistes. On a vu s’imposer pour la première fois un discours musulman dominant, autoritaire, sûr de lui et agressif. Cela va aggraver la peur mutuelle des deux côtés.
L’évolution du contexte turc ne prête guère à l’optimisme. Cependant, la violence du pouvoir ne peut masquer les échecs de la politique de R.T. Erdoğan qui fragilise, polarise et isole un pays qui se transforme structurellement. L’aspiration à la liberté et à la justice y est immense. Le HDP a su créer un grand espoir en rassemblant dans une dynamique progressiste des forces diverses. En dépit de la répression, le pouvoir ne parvient pas à étouffer la résistance qui porte la voix de l’avenir et de la paix. Cette opposition démocratique, toujours vivace, refait constamment surface dans un contexte très difficile. Le mouvement kurde en demeure le vecteur essentiel car il repose sur une vaste assise populaire d’une capacité créatrice prodigieuse. Il agglomère et entraîne les minorités, les forces sociales modernes.

Pascal Torre
membre de la commission des relations internationales

Il y a actuellement 0 réactions

Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires.