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Entre lutte contre la corruption et recomposition de l'appareil d'Etat: les contradictions du mouvement de rue en Roumanie

Le 5 février dernier, jour anniversaire de l’Union des principautés de Moldavie et de Valachie qui en 1859 forma l’embryon de la future Roumanie, plus d’un demi-million de Roumains sont descendus dans les rues. Ils demandent l’abrogation de l’ordonnance d’urgence promulguée par le gouvernement social-démocrate qui limite les peines de prison pour abus de pouvoir seulement au-delà d’un préjudice de plus de 44000 euros. Après plusieurs jours de rassemblements, le gouvernement a dû retirer cette ordonnance et le ministre de la justice a démissionné.

Cela intervient moins de deux mois après les élections législatives remportées par le Parti Social-Démocrate (PSD) qui ont instauré une cohabitation avec le président conservateur Klaus Iohannis. Ce dernier utilise tous les moyens à sa disposition pour freiner l’action du gouvernement. Il a refusé la nomination de Sevil Shhaideh comme première ministre. Une femme musulmane ne convient pas à ce conservateur. Sorin Grindeanu prend donc la tête d’un gouvernement qui augmente le salaire minimum, diminue les impôts pour les plus pauvres et promet l’abolition de la flat tax et l’augmentation de la taxation sur les revenus du capital. Le président du PSD, devenu président de la Chambre des députés, Liviu Dragnea, est en réalité l’homme fort de la majorité. L’ordonnance d’urgence lui était directement profitable, alors qu’il fait face à une enquête pour abus de pouvoir.

La nature de ce mouvement de rue est très discutée. Soulignons deux éléments majeurs.

  1. Il ne faut pas négliger le dégoût que la corruption endémique inspire à la population. Le fait que les manifestations qui ont suivi le retrait de l’ordonnance incriminée soient bien moins suivies montre qu’une bonne partie des manifestants sont bien là pour cet objectif. Ce mouvement trouve sa place dans une série de manifestations massives qu’ont connu ces dernières années l’Ukraine (au début de Maïdan) et la Moldavie (au début de 2016, après la disparition d’un milliard d’euros, soit 15% du PIB du pays, du système bancaire). En novembre 2015, déjà en Roumanie, un mouvement de rue avait obtenu la démission du gouvernement social-démocrate de Victor Ponta. La politique de déprédation à laquelle se livrent les factions de l’appareil d’État, de la bourgeoisie nationale et des féodalités locales dans ces États héritiers de dictatures bureaucratiques est mise en cause.
     
  2. Les intérêts des conservateurs apparaissent cependant clairement dans ce mouvement. La campagne menée par la Direction nationale anti-corruption (DNA) n’est pas exempte d’abus, ni de coloration politique. Ses liens avec les services de renseignement sont notoires. Certains parlent d’une «Securitate 2.0», du nom de la police politique de Ceaușescu. Le fait qu’un des piliers de cette campagne anti-corruption, le numéro 2 des services de renseignement, le général Coldea, ait été contraint à la démission pour collusion avec un sénateur corrompu montre que ses actions sont pour le moins partiales. Des slogans «contre la peste rouge du PDS» ont été entendus dans les manifestations. Des chefs d’entreprises de Bucarest ont donné des jours de congés à leurs employés pour s’y rendre. Le directeur de la branche locale de la Raiffeisen Bank soutient le mouvement. Une partie des manifestants, équipés de systèmes laser projetant des messages anti-gouvernementaux sur les bâtiments et mettant en scène des jeux de groupe sophistiqués, n’ont rien d’indignés venus spontanément.

Ce mouvement montre donc les profondes fractures qui divisent la société roumaine et l’appareil d’état. Le PSD représente plutôt les intérêts des villes moyennes de province, de la bourgeoisie locale, de son système clientéliste et des employés de la fonction publique. Le bloc conservateur, davantage implanté dans les grandes villes, celui de la bourgeoisie nationale. Il s’appuie sur un appareil d’État, composé de la DNA, des services secrets et de la police, qui agit de plus en plus hors de tout contrôle.

Les grands absents sont les classes populaires. La Roumanie est le pays le plus pauvre de l’UE. 25% de la population vit sous le seuil de pauvreté. Plus de 40% des travailleurs roumains, soit près du double de la moyenne européenne, ne sont pas protégés par des conventions collectives. Le taux d’emploi des jeunes de 18 à 25 ans est passé de 37% en 1996 à 24% en 2012. L’ensemble de ce tableau crée une situation de grande instabilité, dans une région clé pour l’évolution des rapports de force géopolitiques en Europe. On peut gager que d’autres mouvements naîtront, aux conséquences imprévisibles.

Vincent Boulet
membre de la commission des relations internationales du PCF et
représentant du PCF au Bureau exécutif du PGE

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