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Instaurer d'autres relations avec la Russie en sortant des raisonnements binaires

Les thuriféraires comme les contempteurs de la «Russie de Poutine» ont en commun de prendre à la lettre le discours et la mise en scène de puissance dont le Kremlin est coutumier et qui ont pour conséquence d’instaurer un raisonnement binaire : soit l’alignement sur «Poutine», soit l’exacerbation des tensions. Or, la Russie ne se résume pas à Poutine. Pour instaurer d’autres rapports avec Moscou, il faut sortir de cette binarité.

Le pouvoir russe est en train de réussir son pari : rendre à la Russie sa place dans le monde dans un contexte de désagrégation des cadres multilatéraux et de l’ordre du monde issu de 1989 en développant, pour remplir ses objectifs, non pas une stratégie, mais une politique opportuniste, en utilisant cette décomposition. Il cherche à desserrer l’étau de l’OTAN en intervenant là où il a une prise possible sur la situation. C’est le cas en Syrie. Les relations avec Trump sont marquées du sceau de l’opportunisme et de la prudence. Ce n’est pas un rapprochement mais une conjonction partielle d’intérêts immédiats dans le contexte de la crise de la mondialisation capitaliste et de naissance d’une nouvelle mondialisation fondée sur des rapports de force bilatéraux.

Ceci étant dit, Poutine n’a qu’une marge de manoeuvre limitée, ce qui réduit la politique étrangère russe à des coups politiques.

  1.  La situation intérieure est certes marquée par un redressement partiel d’une certaine capacité productive, en dépit des sanctions. En 2016, la Russie est redevenue le premier exportateur mondial de blé. Mais la situation financière et budgétaire reste fragile, car la rente gazière ne suffit plus. Le rattachement de la Crimée a coûté plus de 20 milliards de dollars. Le budget militaire a baissé de 30% en 2017. La redistribution financière vers les régions pauvres du pays est contestée par les régions riches : le président du Tatarstan a déclaré que «sa» région n’était pas une banque, alors que le Caucase nord vit sous perfusion financière.
     
  2.  Après 2012, Poutine a accentué l’orientation nationaliste, conservatrice et cléricale du pouvoir. Cela a encouragé des courants d’extrême droite, jusque dans les allées du pouvoir, qui cherchent à le dépasser sur sa droite. L’église orthodoxe russe est aujourd’hui une puissance économique et politique qui exerce une influence redoutable sur la politique nationale et régionale. L’Église n’est plus seulement le relais du pouvoir politique, conception qui a motivé Staline à restaurer le patriarcat de Moscou. Au contraire, elle cherche à lui dicter ses actions.
     
  3.  La Russie est esseulée. L’avenir des rapports avec la Biélorussie est incertain. L’organisation de Shanghai est davantage un cadre de régulation des rapports de force avec la Chine qu’une alliance.

Ces éléments provoquent des remous dans la nomenklatura. Poutine veut éviter de se brejneviser et d’être réduit à gérer les luttes de fractions. Différentes campagnes de purge sont menées: dans l’administration présidentielle, chez les cadres régionaux, dans le FSB (Service fédéral de sécurité de la Fédération de Russie), dans le gouvernement avec l’arrestation du ministre de l’économie en novembre. Cela montre que l’instabilité règne.

Partant de ce constat, il est possible de trouver d’autres relations avec la Russie. Nous pouvons avancer trois idées:

  1.  Lever les sanctions qui légitiment le discours nationaliste à Moscou.
     
  2. Mettre sur la table l’ensemble des contentieux pour un règlement global : expansion de l’OTAN, politique orientale de l’UE, question ukrainienne, question énergétique, guerre informationnelle…
     
  3. Proposer un nouveau cadre de relations avec la Russie, en reprenant une proposition russe avancée en 2007 par Medvedev : celle d’un cadre commun de coopération et de sécurité qui pourrait être initiée par une seconde conférence d’Helsinki sous l’égide de l’ONU et de l’OSCE. Cette proposition a plusieurs mérites: prendre en compte les intérêts des différents partenaires, avancer un cadre alternatif à l’OTAN et aux idées de « défense européenne », appuyer sur les contradictions russes et européennes et mettre en avant les intérêts communs des peuples en termes de développement, de sécurité et de défense de la paix. Le journal officiel du gouvernement russe, Rossijskaya Gazeta, notait en novembre 2016 que les tensions entre les pays européens et les États-Unis pourraient rouvrir la question des rapports entre la Russie et l’Europe. C’est une balle à saisir au bond.

Vincent Boulet
membre de la commission des relations internationales du PCF et
représentant du PCF au Bureau exécutif du PGE

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