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Discours de Pierre Laurent à l'hommage à Fidel Castro

Pierre Laurent
secrétaire national du PCF
Hommage à Fidel Castro
Paris, le 9 décembre 2016

 

Votre Excellence Monsieur l'Ambassadeur de Cuba, Hector Igarza,
Cher-e-s camarades,
Cher-e-s ami-e-s,

Dès l'annonce de son décès, nous avons souhaité, la direction du Parti communiste français, organiser ici dans notre siège qui se veut un lieu vivant de l'internationalisme, un hommage appuyé à Fidel Castro, et au peuple cubain.

Si celui qui prit la tête de la Révolution est aujourd'hui si pleuré dans les rues de son pays qui est devenu un symbole de la résistance à l'impérialisme américain et de la lutte pour l'indépendance et la souveraineté, c'est parce qu'il a su, au long des années avec ses camarades, et nourri de la pensée de José Marti, animer un processus révolutionnaire pour sortir Cuba de siècles de surexploitation et tracer elle-même ses propres voies d'émancipation humaine et sociale.

L'homme qui s'est éteint le 26 novembre dernier, à l'âge de 90 ans, a consacré son existence à la lutte pour l'indépendance, la liberté des peuples à disposer d'eux-mêmes, la justice sociale, l'égalité, les droits humains fondamentaux et la paix. Cette réalité, personne ne peut l'effacer.

Fils de bonne famille comme on disait alors, Fidel Castro a grandi aux côtés des paysans cubains dont il a vu au plus près les conditions de vie effroyables.

Il a grandi en prenant conscience des profondes inégalités économiques et sociales imposées par les grands propriétaires fonciers de la Grande Ile qui ne possédaient pas que la terre mais quasiment droit de vie et de mort sur les travailleurs, les «damnés de la terre».

Il a grandi en faisant l'expérience de la double domination imposée au peuple cubain, celle d'une classe aisée délaissant le bien-être du peuple pour amasser toujours plus de richesses, et celle des Etats-Unis, foulant au pied la souveraineté du peuple cubain jusqu'à faire de Cuba l'honteux et insupportable «bordel des Amériques».

Fidel, scolarisé chez les Jésuites, a grandi en prenant conscience de ce que justice et dignité humaine signifient, de la valeur de l'existence des humbles, des pauvres, de leur légitime aspiration à une vie décente, à l'éducation, à la santé, à la culture, aux droits politiques et humains, et à décider de leur destin.

Devenu avocat, Fidel Castro, et avant de devenir communiste, était d'abord un révolté. Homme assurément peu ordinaire, il se détachait du lot par l'énergie qu'il pouvait communiquer autour de lui.

Il devint vite un révolutionnaire et ce, pas simplement parce qu'il prit les armes pour abattre la dictature de Batista mais parce qu'il s'engagea, corps et âme, pour que «tout ce qui doit changer change» et ouvrir la voie à une vie et une société meilleures pour le plus grand nombre – et non dans l'intérêt de quelques privilégiés.

Si Fidel devint communiste, au contact de ses compagnons d'arme comme Che Guevara, il le devint d'abord, racontait-il, par l'étude personnelle de l'économie et, confia-t-il récemment, par «confiance totale dans l'Union soviétique».

Mais c'est l'expérience politique, son attention constante envers les plus démunis, sa fine connaissance de la situation nationale comme internationale, sa curiosité intellectuelle et scientifique insatiables (en particulier dans les domaines agricoles et sanitaires) qui feront de lui le dirigeant politique cubain qu'il est devenu, demeurant communiste non par fidélité affective envers l'URSS mais parce qu'attaché à ce que son peuple invente sa propre histoire, son propre modèle de société, veillant sur l'indépendance de Cuba comme à la prunelle de ses yeux tout en étant de toutes les luttes de solidarité internationale.

L'internationalisme était pour lui un «devoir incontournable», affirmant: «Nous sommes pauvres mais nous devons aider plus pauvres que nous», comme le rapporte Jean Ortiz, l'un des anciens correspondants permanents, avec José Fort, de l'Humanité à Cuba – Jean et José que je veux saluer ce soir.

L'engagement de Cuba contre l'apartheid ou en Angola et Namibie, ou bien encore aux côtés des peuples algérien, congolais, palestinien est reconnu. La lutte anticoloniale menée par Cuba a toujours été synonyme de lutte pour l'indépendance des peuples, la justice et la paix.

Fidel Castro pour qui l'indépendance et la souveraineté n'étaient pas des figures de style fut longtemps un des piliers du Mouvement des Non Alignés, mais aussi de la remise en cause de l'ordre économique international instauré par les institutions de Bretton Woods, et de la construction d'espaces régionaux latino-américains de coopération, de solidarité et de sécurité collective au service du développement.

Encore récemment dans la crise de l'épidémie d'Ebola, Cuba s'est distinguée dans la mobilisation des médecins et personnels médicaux dépêchés auprès des populations tandis que les grandes puissances continuaient d'ignorer les alertes de l'OMS.

Au Venezuela, au Brésil ou en Haïti comme dans nombre de pays d'Afrique, les médecins cubains animent l'engagement internationaliste de leur peuple. Quand d'autres exportent des armes dans des conflits dont ils ne sont pas sans responsabilités, Cuba «exporte» son aide médicale et scientifique, et mise sur le développement humain, social et écologique.

Son engagement personnel de chaque instant, en permanence à sillonner le pays au contact de la population désarçonnait. Sa propension à concentrer les responsabilités, à veiller sur tout par lui-même, son autorité ont eu tôt fait de le voir taxer par les médias occidentaux de «tyran».

En réalité, c'est dès que la Révolution cubaine décida de sa réforme agraire et de la nationalisation sans indemnisation des ressources naturelles du pays, heurtant ainsi de front les intérêts des grands propriétaires fonciers et des grandes entreprises américaines, que l'étiquette de «dictateur» lui fut accolée.

Le précédent créé par Cuba en Amérique latine ne devrait en aucun cas inspirer d'autres velléités de contestation de la domination américaine et des puissances coloniales ailleurs sur le globe.

Dès lors, Fidel fut considéré  – au sens propre – comme un homme à abattre par l'Administration américaine et un embargo criminel fut instauré pour asphyxier les Cubains et les dresser contre leur nouveau gouvernement.

Cet embargo, blocus économique, commercial et financier drastique, est toujours en place. Pour notre part, nous avons relancé en septembre 2015 une pétition électronique appelant à sa levée. Chaque année, l'ONU vote une résolution le condamnant sans que Washington n'en fasse rien, et ce aujourd'hui encore, alors que les Etats-Unis ont dû se rendre à l'évidence de leur échec, et renouer des relations diplomatiques avec La Havane.

«L'indépendance politique n'est rien sans l'indépendance économique» avait affirmé Fidel à la tribune de l'Assemblée générale de l'ONU en septembre 1960. Et c'est sur ce front, sans négliger les projets de coups d'Etat ou d'assassinats, que les Etats-Unis fourbiront leurs armes.

Le climat de guerre, de pression et de privation imposé durant des décennies par la première puissance mondiale ont littéralement pollué l'existence du peuple cubain et la vie démocratique du pays.

De la tentative lamentable de la Baie des Cochons (avril 1961) à l'occupation illégale de Guantanamo et l'indignité que constitue la prison qu'ils y ont installé, jamais les Etats-Unis, eux, n'ont désarmé.

Dans le contexte d'une telle adversité, les confrontations politiques se sont considérablement durcies, et ce sans doute encore un peu plus après l'implosion de l'URSS lorsque les Etats-Unis ont considéré avoir gagné la guerre froide et laminé non seulement le «Bloc de l'est» mais l'idée même de communisme.

Alors oui des erreurs, il y en eut et Fidel le reconnut lui-même mais puisqu'il n'était plus au pouvoir depuis dix ans, est-ce à dire dans ce raz-de-marée d'accusations, que c'est le régime socialiste de Cuba qui serait donc «par nature» anti-démocratique comme l'affirment les grandes voix de nos «démocraties» occidentales?

Je ne le crois pas, je pense même le contraire même si je pense aussi profondément qu'un modèle démocratique reste à inventer fort des pratiques de démocratie directe que les Cubains ont initié au long des années – tout comme ici en France, dans un tout autre contexte et avec une autre histoire, nous avons à réinventer notre propre modèle démocratique.

Mais au soir de sa disparition, que n'avons-nous vu ressurgir les haines viscérales que les révolutionnaires et figures du mouvement ouvrier et paysan ont toujours suscité chez les plus puissants!

L'image fut même frappante. Que ce fut le 29 novembre à La Havane ou le 4 décembre à Santiago lors des cérémonies et funérailles, nul n'a manqué de s'en rendre compte: hormis le premier ministre grec Alexis Tsipras, aucun chef d’État ou de gouvernement d'un pays du Nord, d'un pays industrialisé, ou d'une des premières puissances mondiales n'avait daigné faire le déplacement.

A l'inverse, le peuple cubain en masse, des chefs d'Etats latino-américains, asiatiques ou africains – pour beaucoup d'anciens militants des droits de l'homme, des syndicalistes, d'opposants aux dictatures militaires installées ou soutenues par les Etats-Unis… –, un peu partout d'Haïti à Johannesbourg, des millions de femmes et d'hommes se sont inclinés devant la mémoire de l'un des plus importants acteurs du mouvement d'émancipation humaine du XXe siècle.

Comment ne pas y voir la manifestation de la profonde division de l'ordre mondial violent et injuste qui est le nôtre?

Absents les gardiens de l'ordre établi mais pas muets: fustiger Fidel Castro, de l'extrême droite à la droite la plus conservatrice comme la plus libérale, les uns et les autres se sont déchaînés pour déverser des tombereaux d'insultes.

Au fond cela dit bien ce que le consensus libéral comme les populismes tentent d'occulter. Il s'agit de faire oublier que les peuples font l'histoire et qu'ils ont la capacité de contester un ordre fondamentalement injuste et inégalitaire qu'est le capitalisme, qu'ils sont capables de solidarité pour faire face aux défis planétaires. Ce serait à l'aune d'une morale à géométrie variable que nous devrions juger l'action de Fidel Castro et de la révolution cubaine.

«Dictateur sanguinaire» voilà comment ceux qui refusent l'avènement de sociétés de la solidarité, du partage, du bien vivre qualifient l'un des plus importants révolutionnaires du XXe siècle qui avec ses compagnons de combat mena son peuple à l'indépendance et changea ainsi le cours de l'histoire d'un petit pays qui sut résister jusqu'à aujourd'hui à la première puissance et armée du monde.

Mais quand, dans l'histoire, a-t-on vu un dictateur scolariser toute la jeunesse de son pays, former des cerveaux, offrir l'accès aux soins pour toutes et tous, rendre la terre aux paysans qui la cultivent, pousser la recherche scientifique, organiser des consultations populaires sur les lois en préparation? Les dictateurs ferment des écoles, partout où l'on pense, où l'on crée, réduisent l'accès à l'université, ils précarisent le travail et les travailleurs, torturent et assassinent, ils pillent et bradent les richesses de leur pays, s'enrichissent personnellement, eux et leurs cliques.

Alors je pose la question: Dilma Rousseff, le Pape François, Nelson Mandela ou Danielle Mitterrand ont-ils jamais soutenu quelque dictateur que ce soit? Est-il ou était-il dans leur façon de faire et d'être que de passer de mesquins compromis avec les «tyrans»? Seraient-ils, eux, les parangons du deux poids-deux mesures qui est la caractéristique majeure des politiques internationales des grandes puissances mondiales? Les uns et les autres ne seraient-ils ou n'auraient-ils été que de doux, idéalistes et aveugles romantiques? Bien sûr que non.

«Fidel, les peuples te remercient» chantait Neruda, parce qu'avec sa révolution, Cuba retrouva non seulement sa dignité mais redonna courage à tous ceux qui étaient aux prises avec le colonialisme, les dictatures et les dominations.

Pendant trente ans, Cuba restera ce foyer de résistance latino-américaine et internationaliste qui ne lâchera jamais les militants démocratiques et progressistes d'Amérique latine ou d'ailleurs, pourchassés par les violents régimes militaires soutenus par Washington.

J'ai écrit dans une tribune sur le site Huffington Post que Fidel Castro demeure «l'icône» – mais ce soir je préfère dire l'incarnation – de «l'espoir de toutes celles et tous ceux qui mettent derrière le mot «révolution» des idéaux d'humanité, d'égalité, de justice sociale, de liberté et de paix entre les peuples».

Il restera dans l'histoire comme un chef d'Etat aux dimensions internationales doté aussi d'une vision globale quand au Sommet de la Terre à Rio, en 1992, il alertera sur les conséquences écologiques, humaines et sociales désastreuses des logiques capitalistes.

Dans son dernier discours, devant le Congrès du PCC en avril dernier, Fidel est revenu sur le fond des enjeux qui nous sont communs: la dramatique aggravation des inégalités, l'insupportable division internationale du travail, la mise en concurrence des peuples, la prédation des richesses et ressources naturelles que produit une mondialisation sous domination des logiques capitalistes et du capitalisme financier.

Oui, il s'agit bien aujourd'hui, dans notre combat révolutionnaire, ce qui fait de nous des communistes chacun selon la façon dont nous le concevons dans la société qui est la nôtre et forts de notre engagement pour le respect des droits humains fondamentaux, de contribuer à ce que nos peuples construisent les réponses politiques transformatrices et durables pour dépasser ces logiques dominantes.

Et si l'expérience cubaine, celle de la Révolution et de Fidel, nous apprend une chose c'est que ces réponses se construisent dans la solidarité des travailleurs et des peuples, et la lutte pour l'égalité et la justice qui ouvrent la voie de la paix.

Je veux redire pour conclure notre engagement au côté du peuple cubain pour la levée immédiate de l'embargo, la restitution de Guantanamo – c'est une urgence et une condition indispensable – et dans son combat pour une société et un monde plus juste, de paix et de progrès partagé.

Nous avons pris, depuis ma visite à Cuba en mai 2013, plusieurs initiatives – j'ai parlé de la pétition, je peux rappeler notre déclaration du mois d'octobre, mais surtout nous travaillons avec nos camarades du Parti communiste de Cuba, en tenant aujourd'hui et demain un séminaire bilatéral sur les enjeux économiques, sociaux et politiques.

Nous poursuivrons ce travail, et notre engagement pour une plus grande et plus active solidarité entre la France et Cuba, l'Europe et l'Amérique latine et les forces progressistes des deux continents.

Fidel, oui les peuples te remercient! Vive Cuba Libre!

Vive la solidarité entre les peuples et l'internationalisme!

Je vous remercie.

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