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Contribution de Paul Quilès (ancien ministre de La Défense - France, président de l'association Initiatives pour le désarmement nucléaires (IDN))

"Un autre monde est (toujours) possible"

 

Un grand dirigeant international a dit : «s’il n’y a pas eu de catastrophe nucléaire depuis les années 50, ce n’est pas en raison de l’intelligence des responsables politiques mais grâce à la chance!» Si cela est vrai, il est terrible de penser que l’on a abandonné le sort de l’humanité et de la planète à la chance.

Cela peut encore être le cas aujourd’hui, car, 71 ans après les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki, le risque nucléaire n’a pas disparu et la dissuasion nucléaire est un des principaux obstacles à l’instauration d’une paix durable dans le monde.

Je vais vous en donner 4 preuves et faire 2 propositions concernant la façon dont on pourrait sortir de la logique de la dissuasion nucléaire.

1) J’affirme que l’accumulation d’arsenaux nucléaires ayant une capacité démesurée de destruction est en elle-même une menace constante pour la paix.

Il existe actuellement plus de 16 000 armes nucléaires dans le monde; environ 95% de ces armes se trouvent dans les forces américaines et russes. Des centaines d’entre elles sont déployées dans le cadre de procédures d’alerte qui permettent le déclenchement en quelques minutes d’un tir d’une puissance démesurée, de 10 à 30 fois la puissance de la bombe d’Hiroshima. Or on connaît aujourd’hui de nombreux exemples d’erreurs d’évaluation ou de défaillances des systèmes de détection qui auraient pu conduire à un échange catastrophique de tirs nucléaires.

À ces dangers d’accident nucléaire s’ajoutent ceux créés par l’actuelle situation géopolitique. Pendant toute la durée de la Guerre froide, le risque du tir par erreur a pu être conjuré malgré des situations de grande tension (pensons à la crise de Cuba en 1962).

Mais nous ne vivons plus à présent dans le monde bipolaire globalement stable de la Guerre froide. Dans la situation actuelle d’indétermination stratégique quant aux «lignes rouges» des protagonistes nucléaires, des affrontements directs entre ces protagonistes ne sont plus à exclure, par exemple en Crimée ou en mer de Chine.

Cette situation est d’autant plus dangereuse qu’on assiste à une tendance à l’accroissement de la précision des armes nucléaires. Les États-Unis développent actuellement, en particulier pour le théâtre européen, une bombe qu’ils qualifient de «première arme nucléaire guidée de précision».

Compte tenu de la situation géostratégique actuelle, il est difficile de ne pas voir dans cette course à la précision des armes nucléaires l’acceptation d’une possible bataille nucléaire aux conséquences humanitaires et écologiques totalement catastrophiques?

2) J’affirme que la dissuasion nucléaire établit entre les principales puissances une relation de défiance, qui rend plus difficile leur dialogue pour le maintien de la sécurité internationale.

Il ne peut pas y avoir de négociation sur les principaux différends internationaux sans implication des principales puissances nucléaires, ne serait-ce que parce que certaines de ces puissances sont aussi membres permanents du Conseil de sécurité.

Or, dans la situation actuelle d’impasse dans tous les domaines du désarmement nucléaire, les relations stratégiques entre les États-Unis, la Russie ou la Chine sont de plus en plus dominées par leur antagonisme nucléaire.

Le dépassement de cet antagonisme passe donc par une relance du désarmement nucléaire. C’est essentiel pour permettre le retour à une coopération plus confiante, notamment au sein du Conseil de sécurité, afin de progresser dans le règlement des crises internationales les plus déstabilisantes, comme par exemple le conflit syrien.

3) J’affirme que la dissuasion nucléaire est une incitation à la prolifération.

En elle-même, la stratégie de dissuasion nucléaire constitue une incitation à sortir du régime de non-prolifération nucléaire. Les pays dotés de l’arme nucléaire déclarent fonder leur sécurité sur la possession de cette arme et proclament qu’elle est seule de nature à les protéger contre toute agression. Alors, comment s’étonner que d’autres cherchent à terme à se doter de la même garantie, compte tenu en particulier de la diffusion croissante des savoir-faire nucléaires dans le cadre civil?

Le régime de non-prolifération apparaît à beaucoup de pays comme discriminatoire, puisque certains États (dotés de l’arme nucléaire) ont accès à des garanties de sécurité interdites aux autres. La légitimité du traité de non-prolifération (TNP) est donc fragile, comme le montre d’ailleurs l’échec de sa dernière conférence d’examen.

Il n’y aura donc de consolidation durable du régime de non-prolifération que si les pays nucléaires remplissent l’obligation de désarmement nucléaire inscrite à l’article VI du TNP. Dans le cas contraire, le régime de non-prolifération ne pourrait reposer en dernière analyse que sur la force et la contrainte, perspective à long terme illusoire.

4) J’affirme qu’il est inexact de prétendre qu’un monde sans armes nucléaires serait plus dangereux.

Certains experts qui bénéficient en France d’une audience privilégiée (cf. film France 5 «la France, le Président et la bombe») estiment qu’il est impossible de «faire rentrer le génie nucléaire dans sa bouteille». Ils affirment que, dans un régime d’interdiction de l’arme nucléaire, l’incitation à la fraude serait considérable en raison de l’avantage stratégique qu’obtiendrait un éventuel contrevenant. A cette objection je réponds que l’actuel régime de non-prolifération montre précisément qu’il est possible d’interdire l’accès à l’arme nucléaire aux pays qui ne la détiennent pas actuellement.

Des solutions techniques comme le perfectionnement des mécanismes de vérification de l’AIEA, l’interdiction de l’enrichissement national de l’uranium ou des obligations strictes de transparence peuvent considérablement renforcer ce régime.

Les détenteurs de fait de l’arme nucléaire (Israël, Inde, Pakistan, Corée du Nord) le sont en raison de circonstances historiques particulières et parce qu’ils bénéficient de la tolérance d’une ou plusieurs grandes puissances. Si ces puissances faisaient le choix du désarmement, elles ne pourraient que mettre un terme à cette tolérance, d’ailleurs considérée comme provisoire dans les textes pertinents de l’ONU.

Je considère que l’élimination des armes nucléaires fait partie des intérêts communs de l’humanité (au même titre que la lutte contre les effets du réchauffement climatique) et qu’il faut donc substituer à la logique de la dissuasion celle du désarmement et de la sécurité collective.

Il faut être conscient que les conséquences humanitaires et écologiques d’un seul tir nucléaire, nécessairement suivi d’autres en représailles, seraient catastrophiques. Le seul moyen de s’en prémunir de manière assurée est d’interdire l’arme nucléaire.

En effet, la simple possession de cette arme porte en elle le risque de son emploi, puisque la stratégie de dissuasion n’est supposée fonctionner qu’à condition que toutes les dispositions soient prises pour sa mise en œuvre sous faible préavis, y compris dans le contexte d’un échange de tirs nucléaires.

L’élimination des armes nucléaires est donc de l’intérêt de tous les peuples, dès lors qu’elle est réalisée sous un contrôle effectif et de manière progressive, en vue d’éviter toute déstabilisation stratégique.

Je voudrais également souligner que, dans le contexte stratégique actuel, l’arme nucléaire n’a aucune pertinence face aux crises : elle n’a pas dissuadé la Russie d’annexer la Crimée, pas plus qu’elle n’a dissuadé la Chine de militariser certains îlots contestés dans les eaux qui l’environnent, ni Daesh de mener des opérations terroristes.

Quant à l’efficacité de la «dissuasion élargie» qui est à la base de la doctrine militaire de l’OTAN, elle est plus que douteuse. C’est une stratégie qui n’a pour but que de rassurer des pays sur lesquels ne pèse pourtant aucune menace directe et immédiate.

J’en viens à mes 2 propositions

1) L’intérêt bien compris des puissances nucléaires devrait être, plutôt que de se lancer dans des programmes de modernisation extrêmement coûteux, de négocier des accords de maîtrise de leurs armements, ce qui présenterait le double avantage de leur éviter des dépenses inutiles et de renforcer leur sécurité commune.

2) Concernant l’ensemble des pays, une démarche comme celle qu’ont engagée de nombreux Etats à l’ONU devrait conduire à mettre en place un régime d’interdiction de l’ensemble des armes de destruction massive qu’elles soient nucléaires, chimiques ou biologiques.

Un monde sans armes nucléaires serait un monde d’où seraient bannies certaines catégories particulières d’armes en raison de leurs caractéristiques inacceptables d’un point de vue humanitaire.

Ce régime d’interdiction devrait naturellement faire l’objet de règles et de procédures de vérification particulièrement strictes.

Il devrait être consolidé par des mécanismes renforcés de non-prolifération passant notamment par l’internationalisation du cycle du combustible.

Il ne pourrait enfin être instauré qu’au terme d’un processus progressif de désarmement, dont la relance est à présent devenue urgente, en ce qui concerne en particulier:

  • l’interdiction complète des essais (le traité TICE n'est toujours pas ratifié par les Etats-Unis);
  • l’interdiction de la production de matières fissiles à fins militaires;
  • l’extension des zones dénucléarisées, notamment au Moyen-Orient.

C’est ainsi que pourraient être posés les jalons du passage progressif de la logique de dissuasion à une logique de sécurité collective, dans laquelle l’ensemble des États se coaliseraient pour maintenir et défendre, dans l’intérêt de l’humanité tout entière, les régimes d’interdiction de l’arme nucléaire et, plus généralement, de toutes les armes de destruction massive.

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Pour lutter contre l'indifférence qui entoure ce sujet (partis politiques, parlementaires, médias...), j'ai créé l'association Initiatives pour le Désarmement Nucléaire (IDN), dont l'engagement rejoint celui de très nombreuses personnalités internationales ayant exercé de hautes fonctions.

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