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Erdoğan attise les haines et la guerre

Depuis plusieurs mois, le président Recep Tayyip Erdoğan, pris dans l’hubris d’un pouvoir qu’il veut sans partage, accentue une politique de terreur et de chaos contre son propre peuple. Au prix d’une relance de la guerre contre les Kurdes et d’une politique étrangère agressive, il contribue à une déstabilisation régionale lourde de conséquences.

 

L’engrenage autoritaire

La défaite d’ Erdoğan en juin 2015, infligée par le HDP à l’occasion des élections législatives, privant son parti de majorité absolue, a accentué le caractère tyrannique du régime. Récemment, il a fait explicitement référence au nazisme, comme source d’inspiration, afin de modifier la constitution pour édifier une hyperprésidentialisation centralisée sans contre-pouvoir. Poursuivant sa stratégie de polarisation à outrance et de violence exacerbée, il ravive partout les tensions. Le pouvoir islamo-conservateur d’Ankara entend briser toutes voix discordantes. Il étouffe la liberté d’expression, ferme des journaux, entrave les réseaux sociaux et arrête des journalistes. Le directeur du quotidien Cumhuriyet, Can Dündar, et un responsable de la rédaction, Erdem Gül, risquent vingt ans de prison pour avoir publié des documents attestant de la livraison d’armes en 2014, par les services secrets turcs, à l’État islamique en Syrie. Dans le même registre, des militants ou des intellectuels sont jetés en prison accusés de « terrorisme » ou d’« insultes au président ». Pour l’AKP, toute résistance est une « trahison ». Depuis plus d’un an, des attentats meurtriers frappent les militants pacifistes du HDP semant la stupeur et signant le retour fracassant du terrorisme d’Etat. D’autres actes terroristes, condamnés par le PKK ou le HDP, ensanglantent le pays et fauchent des civils. Erdoğan en porte l’entière responsabilité dans la mesure où il a laissé prospérer, en toute impunité, une kyrielle d’organisations djihadistes sur son territoire. Enfin, le macabre cycle des assassinats politiques s’incruste à nouveau avec effroi dans ce bateau ivre qu’est la Turquie. Celui de Tahir Elçi, bâtonnier de l’ordre des avocats de Diyarbakir, en demeure le tragique symbole.

La relance de la guerre contre les Kurdes

Après avoir unilatéralement rompu le processus de paix avec les Kurdes, initié par Abdullah Öcalan, Erdoğan a déclenché une nouvelle guerre contre les Kurdes, refusant leur main tendue pour la paix. La mort a fait son retour au Kurdistan tandis que la terreur armée s’abattait sur les villes du sud-est placées sous des couvre-feux meurtriers et destructeurs. Cizré, Silopi, Nusaybin, des districts de Diyarbakir… ont, selon les autorités, subi « un grand nettoyage » provoquant la mort de centaines de civils, faisant des milliers de blessés et suscitant l’exode de centaines de milliers d’habitants. Après les avoir détruites, Erdoğan rase aujourd’hui ces villes dans la perspective d’une purification ethnique. L’objectif étant de chasser les Kurdes et d’implanter en lieu et place des migrants venus de Syrie ou d’Irak. Le pouvoir tente de briser toute forme de résistance en bombardant les combattants du PKK et en arrêtant des centaines d’élu (e) s kurdes issu (e) s du suffrage universel. Selahattin Demirtaş, coprésident du HDP, est poursuivi, avec d’autres députés, pour « crime constitutionnel » pour avoir évoqué l’autonomie démocratique du Kurdistan. Une procédure a été engagée pour lever son immunité parlementaire et l’emprisonner. Des crimes contre l’Humanité se commettent quotidiennement au Kurdistan immergeant la Turquie dans la plus grave crise de son histoire récente. Ces massacres s’effectuent dans le silence et l’impunité la plus totale. Les Kurdes qui ont fait le choix de bâtir des sociétés plurielles, d’impulser une démocratisation de leur pays, doivent aujourd’hui se défendre mais ils ne renoncent pas à leur option fondamentale de bâtir une paix durable. Ankara n’a jamais pu régler la question kurde par la force car il n’existe aucune issue militaire à ce conflit. Cette perspective se révèle d’autant plus illusoire que l’on assiste, à l’échelle régionale, à une montée en puissance des Kurdes notamment en Irak et en Syrie.

Erdoğan attise les tensions régionales

Cet autoritarisme et cette violence sont à la mesure de l’isolement international croissant de la Turquie. L’objectif de « zéro problème » avec les voisins et les velléités d’un leadership régional se sont brisés sur le mouvement des Printemps arabes et se sont mués en hostilité ouverte avec la Syrie, l’Irak, l’Iran, l’Egypte ou la Russie… et même une relative irritation des Etats-Unis. L’équilibre a laissé la place aux tergiversations illustrant l’incapacité de la Turquie d’être à la hauteur de ses prétentions. Ces revers ont poussé Erdoğan à un recentrage sunnite avec le Qatar, en raison de sa proximité avec les Frères musulmans, puis avec l’Arabie saoudite. La volonté de renverser la dictature de Bachar el Assad, afin d’accroître son influence et la montée de l’influence Kurde cristallisent les attentions et déterminent les orientations diplomatiques. C’est la raison pour laquelle la Turquie apporte son soutien financier, militaire et logistique aux formations djihadistes engagées sur ces deux fronts notamment lors de la bataille de Kobanê. Les pressions militaires qu’Ankara exerce sur le Rojava (Kurdistan de Syrie), les bombardements incessants sur les forces de l'YPG (Unités de protection du peuple kurde), qui combattent les djihadistes sur le terrain, constituent une grave source d’inquiétude. Erdoğan n’a-t-il pas déclaré que le Rojava « était une affaire intérieure de la Turquie » ! Pour ces raisons, Ankara entend par tous les moyens mettre un terme sanglant à cette expérience démocratique et sociale. Les Kurdes y poursuivent avec opiniâtreté la mise en place d’institutions attentives aux droits des peuples tout en faisant prévaloir l’égalité femmes/hommes et le respect de la diversité ethnique ou confessionnelle. Ces expérimentations, si elles sont source d’espoirs pour les peuples, apparaissent insupportables aux tyrans régionaux. Les ingérences d’Ankara, son refus d’inclure dans les négociations de Genève les forces kurdes constituent une fuite en avant aux conséquences vertigineuses.

UE-Turquie : l’indignité

Alors que la dictature s’installe, que la guerre contre les Kurdes fait rage et que l’isolement de la Turquie s’amplifie, l’Union européenne a choisi ce moment pour tendre la main à Erdoğan. Ainsi, elle fait le choix délibéré de renforcer et de légitimer sa position ainsi que d’affaiblir l’opposition démocratique. La crise des réfugiés a eu raison des réticences européennes qu’inspire un tel régime et a entraîné l’UE dans un soutien sans faille au pouvoir turc. Un accord de la honte a été signé pour juguler le flux des migrants que les conflits armés alimentent. Erdoğan, qui a usé de la surenchère, a obtenu 6 milliards d’euros, la relance du processus d’adhésion et l’obtention de visas pour les ressortissants turcs dans l’espace Schengen. Patrick Le Hyaric, député européen, a rappelé que le mécanisme de troc des migrants, arrivés en Grèce et refoulés, constitue un manquement aux droits humains et sacrifie les valeurs que l’UE prétend défendre. Selon lui, un tel accord est contraire aux directives européennes, au règlement de Dublin et à la Charte des droits fondamentaux. Il a par ailleurs exprimé ses doutes quant à la mise en œuvre de l’accord qui repose sur une Grèce, déjà exsangue, d’autant qu’ Erdoğan ne veut ni ne peut régler la question des réfugiés.

Faire grandir la solidarité avec les peuples de Turquie

Face à cette situation dramatique, les initiatives se multiplient en faveur de la paix. Marie-Christine Vergiat (députée européenne, GUE-NGL) est à l’origine d’un texte rassemblant plus d’une centaine de parlementaires européens pour retirer le PKK de la liste des organisations terroristes.
En France, le PCF multiplie les initiatives de solidarité en réclamant la vérité et la justice après l’assassinat de trois militantes kurdes à Paris. Durant le procès, qui se déroulera en décembre 2016, il sera aux côtés des familles et de leur organisation. De la même manière, il réclame l’abrogation du traité de coopération policière et judiciaire entre Paris et Ankara dans la perspective de poursuivre et d’extrader les militants kurdes. Le PCF envoie régulièrement des délégations d’observateurs conduites par Danielle Lebail à l’occasion du scrutin législatif de novembre 2015 ou lors de la célébration de Newroz avec Olivier Dartigolles en mars 2016. La récente prise de position de Jean-Marc Ayrault, ministre des Affaires étrangères, hostile au PYD et au PKK montre l’exigence de faire grandir la solidarité avec tous les peuples de la région.

Pascal Torre
Membre de la commission des relations internationales du PCF

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