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Mondialisation en acte : les grands regroupements d'Etats en Asie

Tout au long de ces derniers millénaires, la mondialisation des relations humaines s'est toujours réalisée sous des formes impériales, avec des objectifs affichés de prédation des richesses et d'asservissement des peuples vaincus. La mondialisation actuellement en œuvre revêt des formes plus variées, voire même des aspects plus civilisés, dans la mesure au moins où elle se construit dans des traités associant des partenaires égaux en droit, quoi que se situant à des moments souvent bien différents dans leur développement respectif.

 

Trois ensembles majeurs se constituent présentement dans l'ensemble péripacifique, chacun avec des visées et des modalités de mise en œuvre spécifiques :

L'ASEAN, (Association of south east asian nations), dont le siège est à Jakarta (Indonésie), regroupe les 10 pays du Sud-Est asiatique, autour de la péninsule indochinoise, les Philippines, l'Indonésie jusqu'à la Nouvelle-Guinée occidentale. Ces 10 pays ont adopté, fin 2007, la charte1 de l'ASEAN  modifiant les objectifs initiaux de l'Association créée le 8 août 1967, dans un autre climat, pour constituer désormais un espace de coopération multilatérale (sécurité, économie, culture et éducation) entre des pays aux régimes politiques et sociaux différents, ayant subi des périodes plus ou moins longues de domination coloniale occidentale, et s'en étant extraits, au sortir de la Seconde guerre mondiale, souvent dans des guerres d'une violence extrême. Cette charte vise à constituer un marché unique intégrant les 10 économies (chapitre I, article 1er, point 5) pour parvenir à réduire les inégalités de développement par « assistance mutuelle et coopération » (article 1er, point 6), tout en assurant la protection de l'environnement (article 1er, point 9). L'article 2 énonce les principes sur lesquels est fondée cette association : notamment la capacité à trouver un règlement pacifique aux conflits qui pourraient surgir entre les membres, le droit de chaque membre à assumer librement sa souveraineté entière, le respect de l'identité culturelle de chaque membre, à préserver le Sud-Est asiatique en tant que zone excluant toute arme de destruction massive. En un symbole fort d'évolution, l'article 11 point 1 spécifie les modalités de désignation du secrétaire général de l'ASEAN : 1 mandat unique de 5 années, avec rotation dans l'ordre alphabétique du nom des pays, et respect de l'égalité en genre.

Dans une approche quelque peu différente, le gouvernement de la République populaire de Chine s'est engagé ces dernières années, avec désormais sa puissance économique et financière reconnue, dans une politique d'accords, bilatéraux ou/et multilatéraux, de libre-coopération qui l'associent à un nombre croissant de pays, en Asie et bien au-delà maintenant sur l'ensemble de la planète. Ces accords concernent les échanges commerciaux, la gestion financière avec la constitution de chambres de compensation permettant les paiements en monnaies « locales », la promotion internationale du yuan comme monnaie de réserve dans la perspective de surmonter la domination du dollar US et les blocages qu'elle induit, le développement des équipements et des infrastructures de transport (les Routes de la Soie, maritimes et terrestres), le financement collectif et collaboratif de ces ambitions. A ce titre un pas décisif a été franchi le 24 octobre 2014 à Pékin avec la constitution de la banque asiatique pour les investissements dans les infrastructures (Asian infrastructure investment bank – AIIB). Cette banque au capital de 100 milliards de dollars US associait à l'origine 21 pays asiatiques, depuis elle s'est fortement enrichie avec l'entrée au capital de 36 autres pays, dont des pays occidentaux, la France notamment. En un langage inhabituel, Lin Liquin, le président de l'AIIB n'affirmait-il pas, en décembre dernier, dans un entretien rapporté par l'agence de presse Xinhua News, que la maximisation du profit n'était en rien l'objectif de la banque, et que son rôle était d'assurer la soutenabilité financière des projets entrepris. Chen Garig, chercheur à l'Institut Asie orientale près l'Université nationale de Singapour, soulignant le rôle significatif que l'AIIB allait jouer pour la croissance économique globale, ajoutait « Etabli principalement par les puissances occidentales, le système financier actuel a imposé un ensemble de limites aux pays en développement. Ce handicap peut être comblé par l'AIIB ».

Le Partenariat TransPacifique (TPP) s'inscrit dans une autre vision de ces relations entre les peuples. Le protocole d'accord en a été signé à Auckland (Nouvelle-Zélande), le 4 février 2016, par 12 pays situés sur le pourtour de l'Océan Pacifique, au terme d'une négociation de 7 années, conduite sous la houlette des USA. Il inclut notamment Canada, Mexique, Japon, Australie et Viet Nam, représentant 800 millions d'habitants et 40% du PNB mondial. Au-delà des principes généraux et généreux (promouvoir la croissance économique, l'innovation et la compétitivité, réduire la pauvreté, améliorer les protections de l'environnement et de la force de travail), le traité comprend essentiellement un abaissement drastique des barrières douanières (suppression de 18 000 droits de douanes aboutisssant à éliminer 98% de ces droits entre les pays partenaires, tout en assurant des délais de transition dans la mise en œuvre de cette suppression : ainsi les USA se donnent-ils 30 ans pour abolir leurs droits sur l'importation de camions), un mécanisme d'arbitrage pour le règlement des conflits entre investisseurs et Etats (le seul produit exclu de ce mécanisme, le tabac, laissant aux Etats la possibilité de développer des politiques de santé publique visant le tabagisme) et une protection primordiale de la propriété intellectuelle, essentielle pour les firmes américaines détentrices d'une proportion considérable des brevets fondant l'innovation et les profits qui lui sont attachés. Ce partenariat n'est pas encore effectif, le processus de ratification du protocole, en cours dans chacun des douze Etats, pouvant s'étendre, à tout le moins, sur les deux années à venir.

Dans une appréciatiion très terre à terre, les retombées de cet accord sont estimées, sur une année pleine, entre 300 et 500 milliards de dollars US, dont la plus grande partie reviendrait aux deux économies les plus puissantes, étatsunienne et japonaise, de l'ensemble qui doit se constituer. La dimension idéologique n'est elle-même pas entièrement absente de cette construction, surtout dans sa connotation impériale, comme en témoigne cette définition3 du TPP, telle qu'elle figure sur le site du Bureau pour le commerce extérieur au sein du gouvernement américain, qu'accompagne cette image symbolique qui clôt cet article :

« Le Partenariat Trans-Pacifique (TPP) écrit les règles du commerce global – règles qui contribueront à augmenter les exportations des produits Made-in-America, à assurer la croissance de l'économie américaine, à soutenir des emplois américains bien rémunérés, et à renforcer la classe moyenne américaine ».

Nous aspirons, bien sûr, à un élargissement de ces premiers efforts pour sortir des relations inégalitaires entre les peuples dans la quête de leur développement. Fondées sur une égalité en droit, désormais inscrite dans la Charte des Nations-Unies, entre tous les êtres humains et toutes les nations et leurs Etats, des pratiques de coopérations dans tous les domaines de la vie d'une société, tels que les envisage la Charte de l'ASEAN, conduites pragmatiquement, dans le respect de chaque peuple et des êtres qui le constituent dans l'héritage historique qu'ils portent, seules ces pratiques permettront effectivement un développement solidaire, assis sur les acquis culturels, scientifiques et techniques des autres peuples, bien loin de la vision triomphaliste exprimée dans cette figure ci-dessus et des pratiques qu'elle sous-tend avec tout le poids de la puissance américaine actuelle.

Pierre Marcie
Membre de la commission des relations internationales du PCF - Asie

 

Notes :
- le texte de la charte est accessible à l’url : www.asean.org/storage/images/ ASEAN_RTK_2014/ASEAN_Charter.pdf
- La Revue de Pékin (Beijing Review), vol. 59 n° 4, 28 janvier 2016, p. 14 - ustr.gov/tpp
 

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