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L’UE et les réfugiés : de l’impuissance à l’abjection

Le Sommet franco-britannique du 3 mars est un nouvel exemple du cynisme et de l’hypocrisie des dirigeants européens face au drame des migrants, devenus un objet de chantage dans le débat du Brexit. Les 22 millions d’euros des conservateurs anglais serviront «aux infrastructures de sécurité». Ce sommet illustre à nouveau le fait que la question des réfugiés est à la fois un catalyseur, un précipité et un accélérateur des crises multiples qui frappent l’UE.

Premièrement, les classes dirigeantes sont incapables d’adopter les mesures coordonnées répondant à un phénomène de masse, résultat du bouleversement des équilibres planétaires. Proposer des «quotas» par pays, très en deçà des besoins, si cela sort de la logique inapplicable des accords de Dublin II, relève à la fois de l’impuissance et du cynisme. La tétanie de l’UE donne carte blanche à l’autocrate turc Erdogan. La distinction entre réfugiés fuyant la guerre et réfugiés économiques, telle que vient de le faire Donald Tusk, est discriminatoire. Tous luttent pour la vie et la dignité.

Deuxièmement, l’UE laisse le champ libre aux égoïsmes nationaux, à l’explosion de Schengen avec huit pays qui ont unilatéralement rétabli leurs frontières, et aux déclarations xénophobes de nombreux dirigeants européens qui encouragent les paniques identitaires. Les pays du triangle de Višegrad (Pologne, Hongrie, Tchéquie, Slovaquie) ne sont pas les seuls. La décision de la droite danoise de confisquer les biens des migrants supérieurs à 1 350 euros s’inscrit dans cette logique. Ou encore l’indigne suggestion du ministre de l’Intérieur belge de donner un «signe distinctif»aux réfugiés... Enfin, les déclarations de Valls, débordant Merkel sur sa droite, signent le ralliement de l’exécutif français à l’idéologie néoconservatrice. Tout cela contribue à l’extrême droitisation du débat public européen, sur fond de déliquescence économique et sociale, éludant l’impact dramatique des politiques d’austérité sur les peuples européens. L’UE n’est plus un rempart contre les égoïsmes nationaux mais un catalyseur.

Troisièmement, l’UE donne à nouveau l’offensive contre la Grèce et Alexis Tsipras, à coups de chantage à l’exclusion de Schengen. Que dire de la participation de l’UE à la construction de barrières en Macédoine ou de l’envoi des navires de l’Otan aux frontières maritimes de l’Europe? Le HCR vient d’alerter sur la crise humanitaire, alors que 122 000 réfugiés ont gagné la Grèce depuis janvier et que 20 000 d’entre eux s’entassent à la frontière macédonienne. L’UE doit répondre à l’appel d’Alexis Tsipras à éviter toute action unilatérale.

Le fait que l’UE, qui regroupe 500 millions d’habitants, soit «au bord du gouffre» pour 1 million de réfugiés montre l’ampleur de la crise. Si rien n’est fait, l’UE va petit à petit s’enfoncer dans une politique sans fin d’austérité alliée à une politique d’accueil très restrictive, conduisant à une remise en cause de toute idée de progrès et au déraillement de l’édifice, sans que personne n’y soit préparé.

Il est encore possible de l’éviter si les initiatives citoyennes et associatives, le mouvement social, les forces démocratiques et de progrès et les rares gouvernements de gauche en Europe convergent vers l’amorce d’un processus de refondation de la construction régionale en répondant, par la solidarité et la justice sociale, aux premières urgences du moment. Nombreuses sont les forces citoyennes qui, seules, sans aide gouvernementale, sont mobilisées. Le Portugal vient d’annoncer qu’il souhaitait accueillir plus de réfugiés. Si Syriza n’était pas au pouvoir en Grèce, la mer Egée serait aujourd’hui un vaste cimetière. Les opinions publiques, marquées par l’idéologie néoconservatrice, n’ont pas toutes basculé. Une réponse globale est nécessaire. Au-delà des urgences auxquelles nous confrontent la crise humanitaire et la nécessité d’accueillir dignement réfugiés et migrants, la France devrait se donner pour priorité de faire aboutir le processus de fin de guerre et de transition démocratique en Syrie mais aussi de retour à la sécurité collective pour l’Irak, la Turquie, l’Afghanistan, en travaillant à un plan multilatéral, sous égide des Nations unies, de paix et de développement pour le Proche et le Moyen-Orient, et également pour l’Afrique. Au lieu de la préparation d’une nouvelle opération militaire conjointe en Libye, voilà ce à quoi les dirigeants britanniques et français auraient dû se consacrer.

Vincent Boulet,
représentant du PCF au Bureau exécutif du PGE
article paru dans Communistes du 9 mars 2016