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La dangereuse fuite en avant internationale de R.T. Erdogan

Avec la fin de la guerre froide, la Turquie cesse d’être la sentinelle orientale de l’Occident. L’arrivée au pouvoir de l’AKP en 2002 se traduit par l’émergence d’une nouvelle pensée diplomatique avec pour base le culte de la « turcité » défini autant par les legs ottomans que par l’islam.

L’espace ottoman est perçu comme un bassin civilisationnel, avec la Turquie comme acteur clé, chargé d’apporter la stabilité par sa puissance, sa politique de « zéro problème » avec ses voisins et son néolibéralisme. Cette politique consistant à projeter la Turquie au premier plan de la scène régionale s’est traduite par quelques gestes d’autonomisation. Jusqu’aux printemps arabes, cette diplomatie a montré à quel point elle avait changé d’échelle, de moyens et de perspective.

Volonté de leadership régional

Les mouvements populaires ont mis en évidence que la diplomatie de médiation n’était pas compatible avec la volonté de leadership régional d’autant qu’il a fallu plusieurs mois à Ankara pour prendre ses distances avec les dictatures. L’équilibre a laissé la place aux tergiversations permanentes et complexes illustrant son incapacité d’être à la hauteur de ses nouvelles responsabilités de puissance comme l’illustrent les crises syrienne et irakienne mais aussi les tensions avec Israël.
Ces revers poussent Recep Tayyip Erdoğan à conforter ses liens avec les Occidentaux dans la lutte contre Bachar al-Assad et à accepter le bouclier antimissile contre l’Iran. Il opère un recentrage sunnite avec le Qatar en raison de sa proximité idéologique avec les Frères Musulmans puis avec l’Arabie Saoudite. Enfin, il apporte un soutien logistique et militaire à une kyrielle de groupes djihadistes qui combattent les chiites d’Irak et leurs alliés alaouites en Syrie ainsi que les Kurdes de Kobanê. La Turquie n’a manifesté aucune hostilité, au départ, contre la proclamation du califat en Irak et en Syrie par l’État Islamique (EI) et une certaine proximité idéologique est perceptible lorsqu’il s’agit d’évoquer l’abolition des frontières de Sykes-Picot*. De plus, elle entretient avec l’EI des trafics illicites (pétrole, gaz) tandis que son système financier et bancaire fait preuve de libéralité à l’égard de Daesh.
La montée de l’influence kurde dans la région cristallise désormais toutes les attentions et détermine de plus en plus sa politique régionale et internationale. La Turquie est tétanisée par la création d’une seconde entité kurde en Syrie (Rojava) après celle de l’Irak. Parce qu’elle refuse de reconnaître le fait kurde sur son territoire et la concrétisation d’une certaine autonomie, R.T. Erdoğan a rompu le processus de paix engagé avec Abdullah Öcalan.

Evolution de la politique étrangère d'Erdogan

Au total, la politique étrangère turque se révèle inefficace, conduit à l’isolement, à un recul de son influence contrastant avec l’image qu’elle veut bien en donner. Elle ne dispose plus par exemple d’ambassades en Irak, en Syrie ou en Égypte. Face à cette situation R.T. Erdoğan, qui peine à contrôler la situation, a choisi une fuite en avant lourde de danger.
Le président turc a adopté un nouveau positionnement, en juillet 2015, en rejoignant officiellement la coalition engagée contre l’EI. Pour cela il a ouvert la base militaire d’Incirlik à l’aviation américaine. Il s’agit en réalité d’un prétexte pour lancer une vaste offensive contre les Kurdes. La quasi-totalité des bombardements se concentrent sur les bases du PKK en Irak et les villages syriens du Rojava sous la protection des combattants du PYD. Par ailleurs la Turquie a dépêché dans les zones kurdes d’Irak des troupes d’occupation destinées à remettre en selle des dignitaires féodaux, liés à Ankara, dans la région de Mossoul où elle entend jouer un rôle dans l’avenir. Cette ingérence complexifie les jeux d’influence dans le nord de l’Irak et contribue à la polarisation dans une région où les frontières ne suffisent plus à endiguer les conflits. Une telle posture alimente les réactions iraniennes et des milices chiites irakiennes. La même attitude de boutefeux se retrouve en Syrie où le départ de Bachar al-Assad demeure un préalable pour Ankara, en dépit des proclamations. Erdogan met tout son poids pour que perdure l’escalade militaire comme en témoigne la destruction de l’avion russe. Il met tout en œuvre pour qu’échouent sur le terrain l’application des accords de Vienne et la résolution du Conseil de sécurité sur la Syrie. Avec la France, la Turquie suggère que la délégation de l’opposition, invitée à négocier, soit celle réunie lors de la conférence de Riyad et dans laquelle figure le groupe terroriste salafiste Ahrar Al Sham.
Même affaiblie et avec une crédibilité écornée, la Turquie demeure un acteur incontournable de la résolution des problèmes régionaux. Du fait de la politique de R.T. Erdoğan, le pôle de stabilité qu’elle représentait disparaît. Les conséquences ne peuvent qu’être vertigineuses pour l’équilibre régional.

Pascal Torre
Membre de la commission des relations internationales du PCF
article paru dans le dossier de la LRI de janvier-février 2016

*Les accords Sykes-Picot, signés le 16 mai 1916 en pleine première Guerre Mondiale , dessinent les frontières entre les Etats du Moyen-Orient (Turquie, Irak, Syrie, Liban, Palestine et Jordanie) définies par les diplomates anglais Marc Sykes et français Henri-Georges Picot.

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