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Introduction à la Commission des relations internationales (5 juin 2013)

Avant d'aborder la situation en Syrie, je voudrai souligner le travail en commun depuis 2 ans que nous menons avec Jacques Fath qui m'a permis de bénéficier de ses connaissances sur cette région et de notre communauté de vue sur les événements.

J'aborderai 3 questions :

1) Evolution de la situation au plan humanitaire, militaire et diplomatique
2) Quelques repères sur comment on en est arrivé là et les enjeux stratégiques qui se concentrent autour de la Syrie
3) Notre position, ses fondements
 

I) Trois événements viennent de surgir simultanément qui nous permettent d'appréhender la situation dans sa globalité

Au plan humanitaire, c'est la publication mardi du dernier rapport de la commission d'enquête internationale indépendante de l'ONU sur la Syrie. Je précise à cet égard que tous les chiffres que je donnerais proviennent des différents bureaux de l'ONU.

Ce rapport est accablant.

Dans sa présentation, le Président de la Commission déclare « les crimes de guerre et les crimes contre l'humanité sont une réalité quotidienne en Syrie ». Il parle de « récits effroyables » et poursuit : « La Syrie est en chute libre. Personne n'est en train de gagner la guerre et personne ne gagnera ne la gagnera. La livraison d'armes supplémentaires ne conduira qu'à plus de civils tués ou blessés ».

« Les forces du gouvernement ont commis des meurtres, des actes de torture, des viols, déplacements et départs forcés et les forces de l'opposition sont également responsables de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité en particulier de tortures, de prises d'otages et d'exécutions sommaires ».

« Les violations commises par les groupes armés anti-gouvernementaux n'ont néanmoins pas la gravité et l'ampleur des abus commis par les forces du gouvernement et de ses milices ».

Je me suis permis ces longues citations pour nous permettre de mieux prendre la mesure de ce que subissent ce pays et ce peuple.

Selon le bureau des Nations Unies aux réfugiés, les besoins d'aide humanitaire concernent 6,8 millions de personnes sur une population de 20 millions d'habitants, dont 4,2 millions de déplacés, auxquels il faut ajouter les centaines de milliers de réfugiés dans les pays voisins de Turquie, Liban, Jordanie.

C'est donc bien une société toute entière bouleversée par la guerre qui a fait 93.000 morts depuis mars 2011.

C'est parce que nous connaissons l'ampleur de ce désastre humain que le PCF participe avec d'autres forces, associations, syndicats et partis de gauche, à des actions humanitaires en liaison avec des associations syriennes pour venir en aide, autant qu'il soit possible, aux populations.

Ce rapport à destination de l'ONU est important car il montre à la fois :

  •  L'horreur de cette guerre, dont la responsabilité revient aux 2 parties, même si la part la plus importante en revient au régime d'Assad et à son armée, et que tout ce qui concourre à nourrir le conflit (livraison d'armes) est source de nouveaux drames, sans espoir de victoire d'un camp sur l'autre.
  •  Le rapport se termine en appelant à une intensification des efforts diplomatiques « dans une démarche inclusive, en y intégrant toutes les facettes de la mosaïque syrienne », c'est-à-dire, pas seulement la coalition nationale syrienne soutenue par la France et les pays du Golfe.

Ce rapport dénonce également l'usage d'armes chimiques, tout en indiquant que, pour l'instant, il manque des preuves à disposition sur l'ampleur et l'origine de celles-ci.

Cela m'amène au deuxième point d'actualité.

C'est l'annonce faite par les gouvernements français et anglais de preuves de l'usage de gaz sarin.

Même si les lieux et les victimes sont limités, l'usage de ce gaz marque un nouveau pas dans l'aggravation du conflit.

L'usage semble en revenir aux deux camps mais le principal serait celui des troupes de Bachar Al Assad.

Je pense que, sur cette question, dès lors que les faits sont avérés, il faut en prendre acte, identifier les auteurs et les condamner.

Autre chose toutefois est l'usage politique pour remettre en selle la proposition d'une intervention militaire internationale qui continue, par certains dont la France, d'être relancée, ignorant volontairement les conséquences régionales et internationales d'une telle aventure.

Au plan militaire, les troupes du régime reprennent peu à peu le dessus, aidées par les groupes du Hezzbollah et les Iraniens.

Les armes circulent en grande quantité des deux côtés et si l'armée syrienne a l'avantage de l'aviation et des blindés, rien n'indique une victoire décisive et rapide pour aucun côté.

La guerre peut donc perdurer et faire grandir, outre le nombre de victimes et les destructions en Syrie, la menace d'une explosion régionale.

Il n'y a donc pas, et c'est le troisième point, d'issue militaire à ce conflit. Toute livraison d'armes occidentales aux opposants au régime serait immédiatement « compensée » par la Russie et l'Iran.

La seule alternative est donc de travailler vigoureusement à une solution diplomatique sous l'égide de l'ONU et avec l'engagement des principaux acteurs, USA, Russie, mais aussi la France, les pays du Golfe, l'UE et l'Iran.

C'est ce qui se construit aujourd'hui autour de la tenue d'une Conférence internationale pour la paix en Syrie, à Genève. Il se tient aujourd'hui une première réunion préparatoire. Les objectifs de cette Conférence restent à définir.

Mais il s'agirait d'ouvrir un dialogue entre l'opposition syrienne rassemblée et les représentants mandatés du régime pour une cessation des combats et de parvenir à installer un gouvernement de transition avec des représentants du pouvoir, de l'opposition et de tierces parties, de manière à diriger le pays et de retirer tout pouvoir au clan Assad, et préparer une séquence électorale.

Nous soutenons pleinement ces efforts diplomatiques que nous réclamions déjà depuis plus d'un an et nous nous sommes exprimés à différentes reprises pour regretter les obstacles mis, notamment par la France, sur ce chemin diplomatique.
 

II) Commen en est-on arrivé à un tel paroxisme de violences et une telle impasse ? Quelles sont les raisons à la fois internes et externes de ce conflit ?

Nous sommes en mars 2011. Depuis 4 mois, le Printemps arabe traverse l'ensemble de la région du Maroc à la Tunisie, à la Libye, en Egypte, au Yemen, au Bahrein.

Partout se dressent, en grand nombre, des populations contre des régimes despotiques, dictatoriaux, corrompus, souvent alliés des puissances occidentales menant des politiques libérales de prédation des richesses et de répression impitoyable contre toute opposition.

La Syrie n'échappe pas à ce basculement historique.

Mais, pour ce pays, il suffit de regarder une carte de la région pour comprendre que l'espace géographique qu'elle occupe, en fait une espèce de ligne de front entre des puissances régionales et internationales, aux intérêts contradictoires et antagonistes à leurs yeux, pour des raisons économiques, mais surtout de sécurité et religieuses.

Tous ces facteurs vont se conjuguer pour faire de la Syrie le théâtre, le point de fixation de toutes les conflictualités de cette région où les intérêts de puissances régionale et mondiale sont en jeu.

On trouve d'abord l'arc chiite Hezzbollah/Syrie/Iran, soutenu par la Russie, face aux volontés israéliennes, états-uniennes, d'affaiblir la résistance face à Israël et de s'en prendre au présumé nucléaire iranien.

A quoi s'ajoutent les pays du Golfe, Qatar et Arabie saoudite, qui, bien qu'en concurrence, vont profiter de la situation en Syrie, pour affaiblir le pouvoir chiite, pour envoyer les groupes armés djihadistes, combattre Assad et, si possible, le remplacer par un pouvoir sunnite.

De son côté, la Turquie, ancien allié de la Syrie, tente de profiter de l'affaiblissement du régime syrien pour renforcer son statut de puissance régionale.

Les Russes considèrent leur alliance avec la Syrie comme un facteur stratégique de leur sécurité en Méditerranée, avec le port de Tartous, où s'établit une partie de sa flotte face aux bases de l'OTAN en Turquie, Grèce, Italie, Espagne et font tout pour éviter que la Syrie ne tombe dans les mains des Frères Musulmans, ce qui ouvrirait la porte du Sud Caucase à des groupes djihadistes, dans une région à leurs yeux déjà très instable.

Les USA, outre la question du nucléaire iranien, sont attentifs à assurer la sécurisation de cette région pour le transfert de l'énergie et que ne naissent pas des régimes hostiles à leurs intérêts, à un moment où leurs efforts militaro-diplomatiques sont tournés vers l'Asie... De même pour Israël pour qui Assad est un « ennemi prévisible, donc gérable ».

Voilà rapidement et sommairement le contexte. Dès lors, chacun des acteurs va s'engager pour soutenir les forces au sein de la Syrie, dont ils considèrent qu'elles sont les mieux à même de défendre leurs intérêts immédiats et d'assurer l'avenir.

Et le peuple syrien dans tout cela ? C'est évidemment le grand oublié...

Comment s'est décliné dans le temps les différentes étapes d'un mouvement populaire à une guerre civile ?

Les premières manifestations démarrent le 15 mars et vont rassembler d'une manière pacifique plus de 2 millions de personnes.

Au début, les manifestants ne réclament que des réformes en matière sociale et des droits démocratiques. Le régime n'est pas mis en cause.

Celui-ci, de par sa nature despotique, refuse d'entendre les revendications et réprime avec violence durant plusieurs semaines ces mouvements pacifiques. On dénombre 4000 morts en 5 mois (pour mémoire, il y a eu 800 tués en Egypte et 400 en Tunisie durant leurs révolutions).

La répression à un tel niveau de la part du régime conduit à la militarisation par l'intervention de l'armée et des milices face à une opposition qui décide de riposter, de s'armer en créant son « Armée syrienne libre ».

Les conditions sont ainsi créées peu à peu d'une guerre civile où les facteurs politique, nationaliste, religieux se confondent et conduisent à une internationalisation du conflit voulue par le pouvoir. Dès lors, la porte est ouverte à l'intervention multiple de groupes armés djihadistes soutenus par le Qatar, de forces iraniennes...

On s'éloigne peu à peu des objectifs démocratiques et sociaux de la révolution syrienne.

La guerre s'étend sur tout le territoire syrien et le rythme des morts passe de 100 par semaine à 1000, dont une grande majorité de civils.

Au plan politique, sur le « modèle libyen », la France, les pays du Golfe, les USA créent le Conseil national syrien, composé de forces diverses de l'extérieur allant des libéraux aux progressistes, en passant par les Frères Musulmans, vite dominants, en excluant les autres courants de gauche, laïcs.

L'objectif d'une intervention militaire de l'OTAN est annoncée à différentes reprises par Sarkozy puis Hollande, puis écartée du fait des réticences des USA.

Après un an et demi de combats meurtriers, devant l'impasse militaire, l'ONU, par ses émissaires, Kofi Annan puis Lakhdar Brahimi, lance un processus diplomatique.

Le 30 juin 2012, c'est Genève I, qui produit une plateforme ratifiée par l'ONU, la Ligue arabe et l'UE, mais que les Français et Américains font capoter. Si l'idée d'une intervention militaire recule, celle de lever l'embargo de l'UE pour la livraison d'armes à l'opposition grandit.

C'est la guerre à outrance.

Le pouvoir cible la population civile pour la terroriser : bombardements.... Des millions de gens doivent fuir les zones de combat, quitter la Syrie. L'aide humanitaire est quasi inexistante pour la population restée en Syrie.

Si l'ASL dit occuper une grande partie du territoire (60%), les groupes djihadistes jouent un rôle de plus en plus important. Le conflit commence à s'étendre au-delà des frontières de la Syrie : du Liban à la Turquie. C'est l'escalade.

Enfin, on arrive à la situation d'aujourd'hui où le pouvoir semble reprendre l'initiative militaire et où les efforts diplomatiques se heurtent, pour une part, aux réticences de l'opposition syrienne et de ses alliés.
 

III – Notre position s'est toujours fondée sur les droits du peuple syrien à la démocratie et notre soutien à sa lutte pour se libérer de toute oppression

Dès les premières semaines du mouvement en mars 2011, nous tenions un rassemblement avec Pierre Laurent pour afficher notre position et afficher ainsi notre désaccord total avec les communistes syriens au gouvernement. Leurs 2 partis n'étant plus invités à compter de 2011 à la Fête de l'Humanité.

Suite à la répression massive qui suivit, nous nous prononçons, en juillet 2011, pour la fin du régime, tout en montrant le danger de la militarisation et dénoncer les menaces d'intervention militaire étrangère.

Nous appelons, devant la dégradation de la situation humanitaire, et les risques d'extension, à la recherche d'une solution politique, en soutenant notamment les tentatives des envoyés de l'ONU, Kofi Annan et Lakhdar Brahimi, et demandant la cessation des livraisons d'armes.

Je relève d'ailleurs que John Kerry, le nouveau secrétaire d'Etat, a reconnu que les « USA s'étaient engagés tardivement dans l'élaboration d'un processus de paix ». C'est une condamnation implicite de la déclaration de Hillary Clinton qui, le lendemain de Genève I, qui avait ouvert la voie au dialogue, avait conditionné celui-ci au départ d'Assad, faisant de l'objectif des discussions une condition de leur tenue !

Par ailleurs, nous avons toujours cherché à favoriser le dialogue inter-syrien entre les différentes partis de l'opposition syrienne, le CNS/la Coordination nationale et le Forum démocratique.

Nous avons tenu au CN une soirée avec leurs représentants en France, ce qui constitue en soi un événement puisque, jusqu'alors, ils avaient toujours refusé de s'asseoir à la même table.

Nous nous prononçons à la fois pour l'arrêt des violences, un processus politique passant par un gouvernement de transition composé de représentants de l'ensemble de l'opposition syrienne, du gouvernement et de tierce partie, un gouvernement doté de tous les pouvoirs, préparant une charte nationale qui sera soumise au peuple syrien par voie électorale.

Concernant la politique française, celle-ci s'est calquée sur celle mise en œuvre à l'égard de la Libye. Une intervention militaire et la création d'une entité politique d'opposants libéraux et religieux.

Hollande était, alors candidat, en faveur de cette option, préconisée par Sarkozy. Une fois président, il a continué, en alimentant dans ses propos la logique d'interventionnisme, malgré les réticences des USA et des experts militaires français, la Syrie n'étant pas la Libye au plan de ses défenses aériennes.

Fabius relance l'idée des livraisons d'armes via l'UE par la levée de l'embargo et des frappes sur les dépôts de gaz chimique (!)

Cette politique est guidée par des ambitions régionales prononcées, comptant profiter de ses bonnes relations avec les pays du Golfe, pour gagner en influence dans une région dont plusieurs pays formaient des protectorats français jusqu'au lendemain de la dernière guerre (Liban, Syrie).

Je m'arrêterai là pour éviter d'allonger. Je n'ai pas évoqué la situation des Kurdes qui ont libéré toute une partie du territoire Nord-Est de Syrie, la stratégie de l'Iran et d'Israël, le cas des voisins directs de la Syrie, touchés par la guerre (Liban).

Patrick Margaté
Responsable Monde arabe

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