Accueil
 
 
 
 

comprendre le monde : la lutte contre l'apartheid, le rôle de Nelson Mandela

Interview réalisée par Rosa Moussaoui, parue dans l'Humanité quotidienne du 9 décembre 2013.

Comment expliquer la résonance internationale acquise par la lutte contre l'apartheid ?

Lydia Samarbakhsh. L'apartheid a été instauré par le Parti national à partir de 1948, sur les bases de la société coloniale, mais ce n'est que dans les années 1980 que la solidarité internationale a pris une ampleur nouvelle, massive, en faisant grandir l'exigence d'un boycott contre l'Afrique du Sud et la libération des prisonniers politiques. Cette résonance est d'abord le résultat de dizaines d'années de luttes et de mobilisation du peuple sud-africain, principalement les Noirs, indiens et Métis que le système surexploitait et excluait de tout droit et de toute dignité. C'est grâce à la stratégie de rassemblement de l'African National Congress qui a opposé à l'apartheid une autre logique sociale, celle d'une société non-raciale, non-ségréguée, une société d'égalité des droits, de justice sociale et de liberté. Ce projet, traduit par la Charte de la Liberté adoptée en 1955 par le Congrès du Peuple, a permis d'unir toutes les composantes du peuple dans une même lutte pour une Afrique du Sud « libre, juste et démocratique ». Ce combat s'est révélé une lutte de libération de portée universelle.

 

En quoi Nelson Mandela se singularisait-il des autres grandes figures de l'ANC ?

Nelson Mandela n'a pas cherché à se singulariser. Ce n'était pas sa vision de l'engagement politique ni de la prise de responsabilité. Il avait, comme les dirigeants avec lesquels il a mené ce combat, le sens de l'action collective où chacun sert au mieux de ses capacités un objectif commun. L'ANC a eu beaucoup de dirigeants de grande envergure. Albert Luthuli, président de l'ANC en 1952 a, lui aussi, reçu le prix Nobel de la Paix en 1963. Oliver Tambo, ami de Mandela et co-fondateur avec lui de la Ligue de la jeunesse de l'ANC, était extrêmement populaire, et a dirigé l'ANC depuis son exil et jusqu'en 1993. Il faudrait encore parler de Walter Sisulu ou Joe Slovo. On les connaît peu, voire pas, ici en France, mais sans eux l'histoire n'aurait pas été la même. Il est vrai cependant que son intelligence, sa combativité et son énergie ont fait de Nelson Mandela un dirigeant tout désigné à des moments périlleux de la lutte comme en 1961 pour mettre sur pied l'armée de libération nationale Umkhonto weSizwe. La personnalisation de la campagne pour la libération des prisonniers politiques a fait connaître son nom au monde entier mais ce fut une décision concertée dans la recherche de l'efficacité d'une mobilisation contre le crime contre l'humanité qu'était le système d'apartheid, et l'urgence de l'abattre.

 

Quelle fut sa contribution personnelle à la transition démocratique sud-africaine ?

Nelson Mandela a agi pour que la fin de l'apartheid ne débouche pas sur une guerre civile, et les menaces étaient nombreuses, mais bien sur un État de droit. Du Parti nationaliste à l'Inkhata, le « parti zoulou »  qui s'est toujours inscrit dans la logique d'apartheid, beaucoup ont fait monter la violence et attiser les haines en vue de faire capoter la convention nationale démocratique (CODESA) qui a établi le cadre et les modalités de la transition. Nelson Mandela a éminemment pesé pour rassembler, neutraliser les ennemis du changement, tenir ferme dans les négociations tout en travaillant à ramener le calme, avancer inéluctablement vers les premières élections démocratiques, puis engager le travail constitutionnel et, en même temps, monter tout le processus de la Commission Vérité et Réconciliation (en anglais TRC) présidée par l'archevêque Desmond Tutu. Car, pour réussir la transition sans tomber dans un bain de sang, il ne fallait surtout pas laisser l'impunité ni l'oubli l'emporter. Son apport personnel a sans doute été de savoir animer un mouvement collectif et populaire sur des objectifs politiques ambitieux sans céder aux provocations, au découragement ni au renoncement.

 

Sa figure suscite aujourd'hui un oecuménisme ambigu. Comment s'est-il imposé comme une icône de la paix et de la démocratie ?

Nelson Mandela a récusé ce label « d'icône », Nesl, et même le qualificatif de « héros » l'encombrait. Il a su être le porte-parole et le défenseur de son peuple comme l'avocat qu'il était de profession et, dans le même mouvement, il a pleinement assumé son rôle de dirigeant politique, puis de chef d'État, en cherchant en permanence à faire prévaloir l'intérêt de son peuple et de la nation.

Il y a actuellement 0 réactions

Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires.