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Nucléaire iranien : les véritables enjeux

Par Claire Chastain et Patrick Margaté

Les négociations avec l’Iran autour de son supposé armement nucléaire sont en cours. L’élection du nouveau président de la République Hassan Rohani en juin dernier paraît avoir ouvert un nouveau chapi- tre dans les relations entre la République islamique et les puissances du groupe P5 + 1, qui rassemble les 5 membres du Conseil de Sécurité de l’ONU (Chine, États-Unis, France, Grande-Bretagne, Russie) et l’Allemagne.

Mi-octobre, le dialogue s’est renoué après une lon- gue interruption et un nouveau cycle de négociations s’est engagé début novembre. Parallèlement, des dis- cussions se tiennent entre les Iraniens et l’AIEA (Agence internationale pour l’énergie atomique), gendarme en matière de prolifération et contrôleur du bon usage de l’énergie nucléaire.

Selon les parties, les discussions sont « constructives ». Un accord semblait à portée de main lors de la ren- contre des 8 et 9 novembre à Genève entre l’Iran et le groupe 5+1. Mais les Iraniens ont refusé la propo- sition qui leur a été soumise. Il apparaît que la France a adopté la position la plus dure et intransigeante, exigeant de l’Iran des conditions qui revenaient à nier à ce pays, signataire du Traité de Non prolifération, le droit au nucléaire civil, conditions que celui-ci ne pouvait, de toute évidence, accepter. Le processus n’est pas rompu, mais interrompu. Les négociations doivent reprendre le 20 novembre.

On ne peut que se féliciter du dégel qui permet d’aborder cette question épineuse du risque de pro- lifération, tout en respectant le droit à l’usage civil de tout État, dans des conditions de transparence et de respect des règles internationales. Seule fausse note à ce tableau, les appels et menaces d’Israël à rejeter ces négociations qui ne sont pour elle que des leur- res, se préservant le droit de frapper au cas où sa sécurité, à ses yeux, se trouverait en danger.Appels et menaces que la France, au premier chef, semble avoir entendus et relayés en les faisant siens... La France s’est également illustrée par un suivisme appuyé des positions et demandes, ironiquement similaires à celles d’Israël, de l’Arabie saoudite et du Qatar. Des positions d’alignement qui ne manquent pas de pro- voquer un certain malaise...

On peut constater par ailleurs qu’une feuille de route a été adoptée le 11 novembre entre l’Iran et l’AIEA, au même moment où les négociations de Genève capotaient. En particulier sur la centrale d’Arak, principal point d’achoppement à Genève car elle représenterait un risque de prolifération... mais

objet d’un accord avec l’AIEA... Les préoccupations prétendument techniques de la France pour s’oppo- ser au fonctionnement de cette centrale ne seraient- elles pas, en réalité, bien davantage d’ordre tactique et militaire, dans la mesure où cette centrale en sur- face et facile d’accès fait partie des cibles privilégiées d’Israël en cas d’attaque contre l’Iran ? La proliféra- tion est-elle vraiment le problème ?

Parce qu’au-delà de la rhétorique des uns et des autres, qu’est-ce qui véritablement est en jeu avec cette question du nucléaire iranien ? C’est la ques- tion majeure de la prolifération d’armes nucléaires dans une région, le Moyen-Orient, où se concentrent les enjeux géo-stratégiques du fait des intérêts des puissances régionales et internationales. Cette région est en effet traversée par des facteurs de crise tels qu’il s’agit de tout faire, en amont, au plan politique, pour désamorcer tout risque de confrontation... Et ceux-ci ne manquent pas. On le voit aujourd’hui avec la Syrie, toujours avec la Palestine, les questions éner- gétiques, les conflits religieux, et un ensemble de régimes marqués par l’autoritarisme ou le théocra- tisme.

Jusqu’alors, on a beaucoup parlé, du côté des puis- sances occidentales, de la menace iranienne. On a, par contre, fait silence sur les 200 à 300 têtes nucléaires détenues par Israël. Dès lors, le double langage fait perdre beaucoup de crédit aux exigences énoncées à l’égard de l’Iran. Toutefois, chacun doit mesurer le risque supplémentaire que ferait courir à la région la possession de l’arme nucléaire par l’Iran. Si cela devait être avéré, aussitôt, des pays comme l’Arabie saoudite, la Turquie ou l’Égypte cherche- raient à l’acquérir.

L’Iran a droit à l’enrichissement de l’uranium à usage civil comme tout État (l’Iran est signataire du Traité de Non prolifération). Ce droit doit lui être reconnu officiellement. L’Iran, comme tout pays qui a signé les conventions de l’AIEA, serait soumis à une surveil- lance internationale. Restera la question d’Israël qui doit aussi être traitée et intégrée au processus de dénucléarisation. Israël, puissance nucléaire de facto, ne devrait-il pas adhérer au Traité de Non proliféra- tion ?

L’Assemblée générale de l’ONU et celle de l’AIEA, ont fait leur le projet de faire du Moyen-Orient une zone dénucléarisée. La France a aussi fait ce choix. Jouer à ce point-là la surenchère à l’encontre de l’Iran ne permet pas d’encourager cette dynamique de dialogue qui s’ouvre.

Toutefois, nous gardons les yeux ouverts sur l’Iran. Sa population est épuisée par les sanctions. Son régime répressif reste le même et les exécutions et arresta- tions ne faiblissent pas. Mais la paix dans cette région doit permettre que des évolutions positives voient le jour pour tous ces peuples.

La France, au lieu de freiner, voire de torpiller, tout ce qui va dans le sens du désarmement nucléaire – et ce bien qu’elle se positionne, non sans un certain cynisme, comme le pays garant de la non-proliféra- tion dans le monde –, doit agir dans le sens de tout  ce qui favorise la baisse des tensions, s’accompagnant d’exigences en matière de solutions politiques aux conflits en cours (Syrie, Afghanistan, Iran) et de pro- grès démocratiques ailleurs, s’appuyant sur un modèle économique et social débarrassé du dogme libéral.

 

 

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