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Election présidentielle en Egypte : une révolution commence

C’est une difficile campagne qui « s’achève » en Égypte avec la proclamation de la victoire du candidat des Frères musulmans, Mohamed Morsi. Le nouveau Raïs l’emporte sur son rival, le général Ahmad Chafiq, avec 51,7 % (13 230 131 voix) des suffrages contre 48,3 % (12 347 380 voix) pour le dernier premier ministre de l’ère Moubarak. Le taux de participation terriblement faible, a culminé au second tour à 51,85 % les 16 et 17 juin. Seule la moitié des Égyptiens se sont déplacés pour participer à ces élections, une faible mobilisation qui témoigne du manque de clarté de cette campagne et conséquence des difficultés de reconstruction des organisations politiques. Le peuple égyptien aura dû payer le prix fort afin d’arriver à ce résultat pour le moins mitigé. Ces élections se sont déroulées difficilement, après des mois d’affrontements meurtriers entre le mouvement social et les « barbouzes » de l’ancien régime accompagnés du Conseil suprême des Forces armées (CSFA).

Vainqueur d’une courte tête d’un petit million de voix, Mohamed Morsi est un homme adepte du double langage. Connu au sein de la confrérie comme un « radical », président de la branche politique des Frères, le parti Liberté et justice, il est propulsé candidat de l’organisation après l’invalidation de Khairat El-Shater et d’autres candidats dans des circonstances obscures.

Morsi est un brouilleur de pistes capable au 22 juin de s’entourer d’un front commun de partis impliqués dans la révolution, après avoir copieusement combattu le phénomène révolutionnaire aux premiers jours du soulèvement de Tahrir en janvier 2011. C’est notamment lui qui s’est accroché avec les jeunes de la confrérie qui affirmaient alors l’urgence de descendre sur la place pour rejoindre le mouvement. Élu président, il cultive cette ambiguïté : dans une tribune publiée par le Guardian juste avant le second tour, Mohammed Morsi rappelle son attachement aux accords de Camp David que, dans une interview à l’agence iranienne Fars, il appelle à réviser...

Simultanément, les responsables de la confrérie se sont efforcés de faire oublier leur arrogance des derniers mois pour recréer un semblant d’unité dans le front révolutionnaire, afin de ne pas se retrouver isolés face au pouvoir militaire. Morsi s’inscrit dans ces orientations opportunistes des Frères musulmans qui tout au long de la transition politique, ont donné le sentiment d’alterner confrontation et connivence avec le pouvoir militaire, ainsi qu’avec les partis et mouvements laïques, s’appuyant alteractualités du monde nativement sur les uns ou les autres pour faire avancer leurs intérêts. Morsi a reçu nombre de félicitations des pays étrangers, nombres d’avertissements aussi... Les États-Unis qui ont félicité discrètement le nouveau président, ont par ailleurs fait la sourde oreille aux coups de force du CSFA, marque d’un soutien toujours vivace.

La riposte du Conseil suprême s’est intensifiée durant la campagne, l’armée pesant de tout son poids en faveur de Chafik, notamment par l’entremise des médias de masse.

Jeudi 14 juin, la Chambre basse du Parlement, largement dominée par la confrérie, a été invalidée par la justice (elle-même largement corrompue suite aux vagues de promotions éclair sous Moubarak en réponse aux forts mouvements de contestations dans la magistrature).

Dimanche 17, le CSFA a publié une déclaration constitutionnelle qui dépouille le futur président de certains pouvoirs régaliens, confie temporairement aux militaires le pouvoir législatif et leur donne la haute main sur la rédaction de la future Constitution. Par ce « coup d’État institutionnel », l’armée s’arroge notamment le pouvoir de faire du Raïs, un président temporaire à la marge de manœuvre plus que réduite. L’armée a réussi le coup de force d’inverser le calendrier politique de la transition au profit du CSFA et contre la confrérie, car selon les mots mêmes du maréchal Tantaoui, chef du Conseil suprême : « Impossible que le chef de l’État reste en fonction après la création d’une nouvelle constitution et après de nouvelles élections législatives ». Comme une ultime provocation le chef du Conseil suprême des Forces armées a fait savoir qu’il avait félicité le vainqueur et a promis de remettre avant le 30 juin le pouvoir exécutif au nouveau chef de l’État...

Mohammed Morsi Isa el-Ayyat, « président de tous les Égyptiens », est néanmoins le premier président civil élu depuis le renversement du roi Farouk par les « officiers libres », le 23 juillet 1952. La société civile sort de plusieurs décennies de traumatisme qui ont laminé les formations politiques progressistes. La recomposition de véritables partis de gauche, relais des aspirations de la place Tahir doit être une priorité des acteurs politiques et doit recevoir tout notre soutien. Ensemble, les candidats proches de la révolution, MM. Sabbahi, Aboul Foutouh et quelques autres rassemblaient près de 40 % des voix, mais se sont retrouvés éliminés du scrutin. Plus que jamais la question de l’union est posée.

Ces élections ne sont qu’une étape dans la longue transition entamée depuis la chute du président Hosni Moubarak : les révolutions ne s’achèvent pas en un jour, encore moins dans l’un des plus anciens États au monde.

Le 24 juin marquera, quoi qu’il en soit, une étape importante dans l’histoire de l’Égypte et ouvre la bataille pour la satisfaction des revendications originelles de Tahir pour la justice sociale, les droits fondamentaux et le nettoyage de l’ensemble de l’appareil d’État.

Yann Leroy
collaborateur Monde arabe des Relations internationales

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