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Algérie: le rejet d'un Président et d'un "système" illégitimes

Depuis le 22 février, l'Algérie connaît un soulèvement révolutionnaire pacifique, d'une profonde radicalité et d'une longévité exceptionnelle. Chaque semaine est ponctuée de rassemblements d'une ampleur considérable unifiant dans un mouvement horizontal, les classes populaires et moyennes, les jeunes ainsi que les femmes de l'ensemble du pays. Cette lame de fond a déjà permis de mettre un terme aux présidences d'Abdelaziz Bouteflika et de poser avec dynamisme et créativité la question d'une transition démocratique pour entrer de plein pied dans la modernité.

Cette révolution se heurte à l'armée, véritable colonne vertébrale de ce "système" archaïque, bureaucratique et sécuritaire qui fige depuis des décennies le pays dans l'immobilisme et qui pille les richesses au service d'une nomenklatura de privilégiés et de leurs clientèles. Durer avec obstination, par tous les moyens, est l'unique préoccupation de l'état-major. Il utilise pour cela les expédients les plus éculés: menaces de chaos, ingérence étrangère, complot... tandis que l'ex-ministre de l'Intérieur qualifiait les manifestants de "traîtres, pervers, mercenaires, homosexuels inféodés aux colonialistes".

Pour tenter de régénérer le système, le défunt chef d'état-major, le général Ahmed Gaïd Salah, a imposé une élection présidentielle qui s'est tenue le 12 décembre 2019. Les cinq candidats en compétition étaient tous issus du sérail, adoubés par le pouvoir, alors que le Hirak rejetait la manoeuvre d'une consultation sans transparence dont l'unique objectif consistait à dissoudre la contestation.

De manière fracassante, le peuple algérien a administré un nouveau camouflet au pouvoir en boycottant massivement le scrutin. Avec un taux de participation de 39,3%, remis en cause par les experts, jamais l'abstention n'a été aussi forte pour un scrutin présidentiel. Une région toute entière, la Kabylie, n'a pas participé au scrutin. Ce désaveu dessine l'abîme qui sépare le peuple algérien de la classe dirigeante. Abdelmajid Tebboune recueille dès le premier tour 58% des suffrages et devient de ce fait le nouveau président de la République. Pur représentant du "système", il a débuté sa carrière dans l'administration préfectorale pour cumuler par la suite des portefeuilles ministériels. Mal élu, il hérite d'un pouvoir aux assises ébranlées et il aura du mal à convaincre qu'il incarne le changement tant il s'inscrit dans la continuité d'un sytème corrompu et fossilisé.

Dès le lendemain du scrutin, une véritable marée humaine a dénoncé cette mascarade électorale. Si l'Algérie retrouve l'apparence de la normalité avec un président légal, la contestation se poursuit contre ce président illégitime dont la foule exige le départ ainsi que la fin de ce "système".

L'entrée en fonction d'A. Tebboune ne laisse d'ailleurs pas entrevoir la moindre démarche susceptible de modifier la situation. Devant un quarteron de dignitaires et de généraux, le président s'est livré à un exercice de charme en multipliant les promesses d'un changement constitutionnel, d'une réduction des prérogatives du chef de l'Etat, d'un gouvernement plus jeune, de la poursuite de la lutte contre la corruption ou de la relance économique. Il n'a pas manqué de féliciter l'armée pour signifier que la politique de la main tendue avait des limites et n'était qu'une clause de style. Echaudé par la récurrence du machiavélisme de ce pouvoir, le Hirak a opposé aux promesses une fin de non-recevoir.

Lors de sa première allocution A. Tebboune a laissé dans l'ombre des questions cruciales. Avec qui souhaite-t-il gouverner? Avec le FLN ou le RND qui ont semé le chaos dans le pays et dilapidé les ressources? La nomination du nouveau Premier ministre, Abdelaziz Djerad, n'augure rien de bon. De plus, les arrestations ont augmenté depuis le 12 décembre, dont plus de 400 personnes à Oran le lendemain du scrutin. Plus de 1000 personnes ont été détenues alors que 200 d'entre elles continuent à croupir derrière les barreaux. Pendant ce temps les condamnations continuent à pleuvoir pour "outrage à l'armée", "atteinte à l'intégrité du territoire" ou "incitation à l'attroupement". A. Tebboune n'a fait dans ce domaine aucune ouverture  traduisant l'absence de volonté d'apaisement des autorités même si des libérations au compte-gouttes ont lieu. De toute évidence, l'Algérie officielle tente de reprendre l'offensive permettant à l'armée de rejoindre les coulisses. Elle s'appuie aussi sur la légitimité conférée par les capitales étrangères comme Pekin, Moscou ou Washington pour asseoir sa nouvelle autorité afin de neutraliser, fragmenter et isoler un peuple que ce régime méprise et craint. Mais il ne suffira pas d'afficher des promesses pour redonner vie à un "système" à bout de souffle, à la peau dure.

Le Hirak est aujourd'hui unanime pour considérer qu'aucun dialogue ne pourra débuter avant que ne soient consentis des gages. Cela passe par la libération des prisonniers politiques, le respect des libertés individuelles et collectives, une justice indépendante, l'ouverture du champ médiatique ainsi qu'une réforme électorale qui garantisse un scrutin honnête. Cette transition démocratique en dehors du "système" appelle donc de ses voeux la primauté du civil sur le militaire.

Dans ce nouveau contexte et après dix mois de lutte, une réflexion stratégique nouvelle s'engage dans le Hirak. Des débats s'organisent sur la suite à donner au mouvement afin de consolider les bases organisationnelles et de fixer un horizon politique. Certains sont favorables à la continuation du mouvement tel qu'il s'est affirmé, d'autres expriment des hésitations voire du désabusement, d'aucuns sont partisans du dialogue ou bien favorables à de nouveaux modes d'action. Des questionnements surgissent sur l'opportunité de se doter de structures plus verticales ou d'engager un dialogue avec un pouvoir illégitime.
En dépit des divergences qui ne manqueront pas de s'exprimer, le pouvoir aurait tort de miser sur des divisions car il n'est pas près d'en finir avec cette lame de fond démocratique et pacifique. Spéculer sur le pire pour accentuer la répression ne pourra que conduire à une déflagration.

Pascal TORRE
responsable-adjoint du secteur international du PCF
chargé du Maghreb et du Moyen-Orient

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