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La Turquie d'Erdogan sème la terreur

Le 9 octobre dernier, l’armée du président turc R.T. Erdogan, appuyée par des dizaines de milliers de djihadistes lançait une expédition au nord-est de la Syrie, dans la région du Rojava. Cette opération visait officiellement à instaurer une «zone de sécurité» de 31km de profondeur à l’intérieur du territoire syrien, en y excluant toute organisation liée de près ou de loin avec le projet politique du Rojava. Cette région à majorité kurde se remettait à peine du chaos dans lequel elle fut plongée pendant des années.

En dépit de la guerre et de son cortège d’horreurs, une société nouvelle se bâtissait : démocratique, écologique et féministe, basée sur une très haute vision des droits humains, tant individuels que collectifs. Elle a vu le jour au Moyen-Orient, au milieu des ruines de la guerre, jetant un souffle d’espoir en direction de tous les peuples vivant sous le joug de l’oppression. Le Rojava avait réussi à rassembler toutes les ethnies et religions qui font la richesse de cette région.

Le 9 octobre dernier, R.T. Erdogan a brisé violemment cet édifice. Cette invasion brutale, sans légalité internationale, a été réalisée par le pouvoir turc qui, dans son propre espace, tente de démanteler toutes les formes d'opposition et de bâillonner la presse indépendante. Cela n’a rien d’étonnant pour un président autocrate qui veut remodeler son pays sur les bases de la turcité et de l'islam sunnite. Récemment il a déclaré à Busra (22 octobre 2016): «Aujourd’hui, lorsque nous évoquons la Syrie, l’Irak, la Crimée, la Thrace occidentale ou la Bosnie, nous recevons de la part de certains un regard vide et incrédule. Avec l’audace que procure leur ignorance, ils vont même jusqu’à oser nous interroger: mais quel peut bien être le lien entre la Turquie et l’Irak? Qu’est-ce qui peut bien la relier à la Bosnie? Ils voudraient que nous parlions de ces terres comme de pays étrangers. Mais ces terres constituent une partie de notre âme. Pourrions-nous considérer Gaziantep comme séparé d’Alep? Rize de Batoumi? Edirne de Komoti et de Karjali? Bursa de Skopje? Ces cités se trouvent physiquement à l’intérieur d’autres frontières, mais les frontières de notre coeur sont assez vastes pour les contenir toutes.» Cette violente quête d’un empire perdu, fortifiée d’une histoire nationale dévoyée par le régime, exige la mise en branle permanente des ressources économiques, politiques, mais aussi symboliques et émotionnelles du pays. À cet égard, elle ne saurait tolérer aucune forme de résistance, ni en Turquie, ni en Syrie, ni ailleurs. Il faut comprendre les opérations extérieures et intérieures du pays comme un ensemble ne pouvant être dissocié, tendu vers l'expansionnisme. Les appétences du sultan R.T. Erdogan se heurtent néanmoins à une crise économique et politique de grande importance à l’intérieur du pays. Alors que le chômage bat son plein, les élections de mars 2019 ont permis à l'opposition de gagner Ankara et Istanbul. Le HDP en est sorti renforcé et ce, malgré les persécutions politiques extrêmement violentes dont il est la victime depuis 2015. Son président, Selahattin Demirtas, est en prison depuis 2016, tandis que des vagues d’arrestations interviennent actuellement alors que le HDP est le seul parti d’opposition à dénoncer l’invasion du Rojava. Dans ce contexte, l’objectif de R.T. Erdogan est multiple: détruire le projet du Rojava qui menace ses ambitions impériales; se débarrasser des Kurdes dans la région, véritable nettoyage ethnique, en les remplaçant par les 3,6 millions de réfugiés syriens présents sur le sol turc et enfin, peser sur les rapports de force internes qui commençaient à pencher en sa défaveur.

Depuis la nouvelle offensive turque au Rojava, des centaines de milliers de civils ont fui vers le sud de la Syrie ou l’Irak. Conjointement à une offensive terrestre, les avions turcs ont bombardé les villes frontalières de Serekanye (Ras al-Ayn) , Girê Sipî (Tel Abyad) et Qamişlo (Qamishli). Les Forces démocratiques syriennes (FDS), qui ont combattu l'Etat islamique, ont opposé, avec leurs moyens, une farouche résistance.

Le 14 octobre, seuls face à la puissance de frappe turque dont les moyens aériens et technologiques sont considérables et alors que les États-Unis annonçaient leur retrait de la Syrie, les F.D.S n’eurent pas d’autres choix, pour éviter le génocide, que de faire appel à l’armée de Bachar el-Assad. Damas en profita pour réoccuper la presque totalité du nord-est du pays.

Le 17 octobre, le Vice-président américain Mike Pence est à Ankara pour négocier sur le dos du Rojava un cessez-le-feu de 120 heures qui devait conduire au retrait des FDS de la «zone de sécurité». La Turquie gagnait du terrain et empêchait l’aide humanitaire de parvenir dans les villes les plus touchées.

Le 22 octobre, les Russes pactisent avec la Turquie. Dans un mémorandum la Russie s’engage à faciliter le retrait des FDS de la «zone de sécurité», ce qui conduisit le 29 octobre, au retrait total des forces démocratiques syriennes.

Le 24 octobre, les patrouilles russes se font plus présentes autour de Kobane, alors que le gouvernement syrien y a installé une base. Tout au long de cette période, les frontières et les accords ne furent pas respectés. La « zone de sécurité » par-delà laquelle les forces turques n’étaient pas censées agir est en réalité constamment franchie par ses supplétifs islamistes rendant la situation humanitaire extrêmement précaire dans cette région.

Durant le mois de novembre, les Turcs consolident leur position dans la zone de sécurité, et Bachar el-Assad son emprise dans le nord du pays. La première patrouille turco-russe s’installe dès le 1er novembre, partant du village de Shereke en direction de Dirbesiye. Les villageois jettent des pierres sur leur passage.
Le 14 novembre, les Russes prennent possession de l’ancienne base américaine de Kobané.

Le 19 novembre, Russes et Syriens patrouillent ensemble entre Tel Amer et Zirgan. Les FDS quant à elles, continuent de défendre les populations qui sont en proie aux attaques répétées et indifférenciées des milices. En témoigne cette journée du 2 décembre, où une attaque aérienne turque causa la mort de 9 civils, dont 8 enfants, dans la ville de Tal Rifaat. À cette heure, les Kurdes qui ont réussi à fédérer autour d’un projet politique humaniste les peuples du nord de la Syrie se trouvent une nouvelle fois trahis face à l’histoire. Alors qu’ils payèrent le prix fort d’une résistance acharnée contre Daesh en Syrie, les voilà non seulement privés des terres qu’ils cultivèrent et des villes qu’ils rebâtirent, mais en plus, se trouve confrontés à la résurgence du groupe terroriste de Daesh. En effet, le 9 octobre, le jour du début de l’offensive turque, l'Etat islamique a conduit une attaque à Mansoura, dans la région de Raqqa. Au même moment, le camp de Al-Hol – où se trouvaient 68 600 proches de Daesh - et la prison d’Al-Chikrin virent leur sécurité considérablement diminuée, conduisant à des mutineries et des fuites de prisonniers. Le camp d’Ayn Issa se trouve quant à lui assiégé par les mercenaires islamistes dès le 13 octobre, facilitant la fuite de 859 proches de Daesh. Dès lors, nous assistons à la réapparition du groupe terroriste, qui n’a cessé de se renforcer, principalement autour de la région de Deir ez Zor. Nous savons depuis de nombreuses années que R.T. Erdogan appuie la structuration de Daesh. Utilisant le groupe terroriste comme proxy en Syrie et comme outil de chantage en Europe, le président turc laisse les flux financiers, le matériel et les combattants traverser ses frontières. En témoigne la vidéo révélée par le journal Cumhuriyet en 2015, montrant des gendarmes interceptant deux convois de camions chargés d'armes par les services secrets turcs, et destinées à Daesh. Cela valut au journaliste ayant révélé l’affaire, Can Dündar, d’être la victime d’une tentative d’assassinat.

De ce fait, des crimes de guerre se produisent quotidiennement aggravant une situation humanitaire très précaire. Cette invasion et la présence de Daesh ont entraîné le nord de la Syrie dans un désastre sanitaire, alors que cette région se remettait à peine de la guerre civile syrienne, puis de celle qui l’opposa au groupe terroriste. Le déchaînement de violence auquel se sont livrés l’armée turque et ses supplétifs, est d’autant plus sauvage qu’il n’a fait l’objet d’aucune observation officielle ni des ONG internationales qui furent contraintes de fuir, ni des journalistes qui ont été pris pour cibles, ni des forces étrangères qui en se retirant, laissèrent l’abomination se répandre. Néanmoins, les témoignages fiables sont nombreux. Sur les réseaux sociaux, les supplétifs de l’armée turque mettent en scène leurs crimes comme en témoigne la vidéo datée du 12 octobre où la dirigeante politique kurde Hevrin Halaf est exécutée avec son chauffeur par la milice turque Ahrar al-Sharqiya, après avoir été traînée au sol et sauvagement battue. Un rapport médical d’Amnesty International indique que de nombreux impacts de balles furent retrouvés au niveau du crâne, du visage et du dos. Dès les premières semaines, de très nombreux cas de pillages, de viols et de meurtres ont été recensés. Des infrastructures médicales ont été prises pour cible, comme l’hôpital de Serekanye ou la clinique de Qamishlo, mais aussi des postes de secours tels ceux du Croissant rouge kurde à Asadiya et Salihiye. Des stations d’eau potable, des centrales électriques, mais aussi des greniers à blé et leurs fourneaux ont été détruits. Dans les zones résidentielles, les exactions se sont multipliées. Le quartier de Xerbi à Qamishlo, celui de Mishrefa à Serekanye furent l’objet de bombardements répétés suivis d'actes de vandalisme. Le 16 octobre, 6 cas de brûlures liées à l’utilisation d’armes chimiques sont recensés à Serekanye. Face à ces exactions, 300000 réfugiés se sont retrouvés sur les routes détruites du Rojava. Les populations résidant à l’est de Qamishlo ont cherché à gagner le Kurdistan irakien où des camps ont été aménagés, mais la plupart des déplacés ont rejoint Tel Tamer et Ayn Issa de l’autre côté de la zone de sécurité des 31km. Dès le 14 octobre, des rapports alarmants indiquent que les deux villes croulent sous le nombre de réfugiés, les écoles sont réquisitionnées et les centres de soin doivent refuser des blessés tant le flot est incessant. Très rapidement, les groupes islamistes soutenus par les Turcs s’aventurent au-delà de la zone des 31km. L’étau se resserre alors que Daesh est en train de se renforcer au Sud et que l’armée de Bashar El-Assad pénètre dans de nombreuses villes du Rojava. Hasakeh devint alors le point de convergence des populations déplacées, et accueille dès le 2 novembre, 131000 d’entre elles. Cette situation a conduit les autorités autonomes à construire un nouveau camp, celui de «Tuwena», pouvant accueillir jusqu’à 50000 personnes. Le manque de moyens, d’infrastructures, de personnel médical et l’absence des ONG internationales y rendent la situation sanitaire extrêmement précaire. D’autant plus que l’armée turque a mis hors de service la station d’eau potable d’Alouk qui alimente la région d’Hasakeh, créant une pénurie dramatique. R.T Erdogan est coutumier du fait car par le jeu de barrages sur son territoire, il réduit le débit du Tigre et de l’Euphrate afin d'entraver le fonctionnement des infrastructures hydrauliques gérées par les Kurdes, ou inonde certaines terres cultivées, comme ce fut le cas des terres agricoles bordant Tel Abyad un mois avant l’invasion. En ce mois de décembre, la situation reste particulièrement instable, alors que R.T. Erdogan commence à repeupler de force le nord de la Syrie avec les populations qui s’étaient réfugiées sur son territoire. Les mercenaires turcs continuent de s’aventurer au-delà de la zone de sécurité, tandis que les patrouilles russo-turques et russo-syriennes maintiennent les FDS en dehors de cette même zone.

En Turquie, l’invasion du Rojava trouve un écho favorable au sein de l'AKP (islamo-conservateur), du MHP (extrême droite) mais aussi du CHP (social démocrate) autour du thème de la lutte contre le "terrorisme". Les médias hystériques alimentent le récit du retour forcé des 3,7 millions de réfugiés qui commençaient à cristalliser certaines haines xénophobes.

Toute remise en cause de cette politique est assimilée à une collusion avec le "terrorisme". Cette stratégie permet à R.T. Erdogan de criminaliser toute opposition pacifique. Depuis la fin novembre, pas moins de 150 membres du HDP, dirigeants politiques ou militants, ont été placés en garde à vue et pour bon nombre d’entre eux, incarcérés, au prétexte de liens avec le «terrorisme». Le 7 novembre, 36  dirigeants de l’organisation de jeunesse du HDP, dont 6 membres du bureau exécutif ont été arrêtés. Selon leurs avocats, plusieurs de ces jeunes ont été torturés. Le 11 novembre, leur détention a été prolongée par le tribunal. Cette vague d’arrestations s’inscrit dans le prolongement des arrestations de maires, qui intervinrent à la suite des nombreuses destitutions administratives depuis mars 2019, date des élections municipales où le HDP avait gagné 3 métropoles, 5 provinces, 45 mairies d’arrondissement et 12 bourgs. À cette heure, les 3 métropoles, 25 mairies d’arrondissement et 2 mairies de bourg ont été placées sous tutelle et leurs co-maires arrêtés. Les réseaux sociaux n’en sont pas moins épargnés. Selon Amnesty International, la première semaine de l’offensive, une enquête a été ouverte sur 839 comptes Facebook et Twitter, dont 186 utilisateurs ont été placés en garde à vue et 24 d’entre eux ont fini en détention provisoire. Quant aux quelques journalistes qui ont dénoncé l’opération, ils ont été rapidement interpellés. Le rédacteur en chef de Diken, Fatih Gökhan Diler a été mis en garde à vue, puis libéré sous contrôle judiciaire, pour avoir écrit un article intitulé: «Les FDS affirment la mort de deux civils, tués par l’armée turque». Hakan Demir du journal Birgün a été interrogé pour avoir re-tweeté un article de NBC, faisant état d’attaques aériennes turques sur des zones civiles au nord de la Syrie. Le 27 octobre, l’avocate et éditorialiste au journal Artı Gerçek, Nurcan Kaya, est détenue à l’aéroport d’Istanbul pour avoir critiqué l’opération sur twitter. «Nous savons par expérience que tout ce que vous appelez opération de paix relève du massacre.» Cette prévision se révéla juste.

Alors que la Turquie s’engouffre dans une spirale dictatoriale, l’invasion du Rojava, après celle d’Afrin, est une étape supplémentaire vers une Turquie aux frontières néo-ottomanes. L’influence que R.T. Erdogan souhaite exercer au Moyen-Orient, la posture de défenseur des peuples musulmans opprimés qu’il s’attribue, le renforcement de son pouvoir au rythme de coups d’Etat avortés, ne présagent pas d’un avenir radieux pour la région. Malgré cela, les foyers de résistance s’organisent, à l’intérieur du pays comme à l’extérieur des frontières. À cet égard, le HDP fait figure d’exemple de courage politique, dont la solidité des valeurs nous anime d’un respect profond. Le Rojava quant à lui, était un souffle d’espérance lancé à la face du monde. Il ne faut pas le laisser se consumer dans les limbes de l’histoire; nous devons lutter, où que nous soyons, pour que celui-ci perdure.

Arthur DIOT

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