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Tunisie: Inquiétants bouleversements après les scrutins présidentiel et législatifs

Les récents scrutins présidentiel et législatifs ouvrent à n'en pas douter une nouvelle étape politique pour la Tunisie. Si une séquence s'achève marquée par l'implosion du système dominant et une stabilisation institutionnelle, le peuple tunisien exprime toujours la même soif de justice face aux incertitudes économiques et sociales. Alors que les alternatives progressistes s'éclipsent, la fragmentation politique, l'incapacité de la classe dirigeante libérale et conservatrice à faire sortir le pays du marasme ou de répondre aux attentes sociales et sociétales laissent planer de fortes incertitudes.

La fin d'une séquence

La Révolution de 2010-2011 avait permis aux islamistes d'Ennahda d'accéder au pouvoir. Ils s'employèrent alors, dans une offensive salafiste voire djihadiste, à bouleverser rapidement le pays. Les femmes et les forces progressistes opposèrent une résistance face aux atteintes aux droits fondamentaux et à leur gestion calamiteuse du pays. Les réactions massives après l'assassinat de Choukri Belaïd et le coup d'Etat en Egypte frappant notamment les Frères Musulmans sonnèrent comme un avertissement. Rejetant toutes perspectives de retour à la clandestinité, Ennahda privilégia le compromis et la volonté de complaire aux occidentaux.

En 2014, dans un contexte de bipolarisation extrême entre "modernistes" et "islamistes", le parti Nidaa Tounès du président Beji Caid Essebsi, d'une grande hétérogénéité, prit le contrôle de l'exécutif. Cette formation, proche des milieux d'affaires, a été accusée de complaisances avec d'anciens partisans de Ben Ali et a re-présidentialisé la constitution. Une alliance de gouvernement a été conclue entre Nidaa Tounès et Ennahda dans une configuration leur permettant de se partager le pouvoir, de verrouiller le système politique afin de pérenniser les orientations néolibérales.

Au terme de ces cinq ans de pouvoir, le paysage politique s'est modifié. Le clivage qui structurait la vie publique s'est éclipsé tandis que la guerre pour le pouvoir reprenait chez des dirigeants omnipotents se considérant au-dessus des lois. Le jeu de la décomposition a démultiplié les scissions au sein de Nidaa Tounès. Le président B.C. Essebsi escomptait positionner son fils comme un éventuel successeur, tandis que son Premier ministre Youssef Chahed s'affranchissait de sa tutelle en créant un nouveau parti Tahya Tounès. Pendant plus d'un an et demi, les deux têtes de l'exécutif se sont affrontées dans des conflits larvés. Ce délitement a suscité des divisions en série si bien qu'une douzaine de personnalités issues de ce parti se sont présentées à la présidentielle.

Ennahda, qui demeure unie sur son socle idéologique, a aussi connu un processus de fragmentation du fait de divergences stratégiques et tactiques. Même si pour eux, la conquête de la magistrature suprême ne constitue pas une priorité, cinq à six candidats émanant de leurs rangs ont concouru. Ennahda se focalise davantage sur le pouvoir parlementaire qui est central, sur la conquête de l'Etat profond et sur l'hégémonie idéologique grâce notamment à un puissant réseau d'écoles coraniques.

Co-gérant le pays jusqu'en 2018, leur politique a suscité un désenchantement profond en raison d'une paupérisation croissante, d'une montée des inégalités, des injustices et de la corruption.

Une crise multidimensionnelle

Depuis 2011 l'oligarchie rentière, mafieuse et insolente écrase le pays de tout son poids. Encore plus prédatrice que sous l'ère Ben Ali, elle contrôle tous les pouvoirs provoquant une crise économique, une aggravation des dépendances et des conditions d'existence.

Sous la tutelle du FMI et des accords de libre-échange avec l'Union européenne, les politiques d'austérité se sont succédées en Tunisie plongeant tous les indicateurs économiques dans le rouge.

Cette économie de sous-traitance pâtit du ralentissement de la conjoncture internationale, de la faiblesse des investissements productifs notamment dans les domaines de l'énergie et des industries extractives. L'enchaînement des déficits budgétaires et courants alimentent une dette publique et extérieure colossale. La politique monétaire restrictive pour endiguer une inflation à 7%, socialement explosive, provoque un resserrement du crédit qui pèse sur la croissance. Si bien que la situation se dégrade avec une érosion du dinar (-35%), un accroissement du chômage (15,5%), et une hausse des contributions sociales. Depuis 2011, la part de l'économie informelle est passée de 15% à 50% asséchant les recettes fiscales et renforçant le poids des impôts chez les contribuables qui s'en acquittent. Les milieux populaires ont presque perdu la moitié de leur pouvoir d'achat depuis la révolution et les inégalités se sont amplifiées.

La diminution des effectifs et le délabrement des services publics, notamment dans le domaine de la santé, a connu un certain retentissement ces derniers mois avec la mort en maternité de quinze nourrissons victimes d'infections nosocomiales.

Les luttes sociales nombreuses sous la conduite de l'UGTT, qui placent, au coeur des revendications, des augmentations salariales et le rattrapage du pouvoir d'achat, constituent une réponse à la corruption de la classe dirigeante et aux difficultés économiques et sociales. Elles font souvent l'objet d'une répression digne de l'ancien régime.

A cela il faut ajouter l'ampleur des inégalités territoriales. L'arrière-pays est délaissé et certaines régions ont des niveaux de pauvreté très supérieurs à la moyenne. Ce phénomène ancien s'est accéléré au cours des années 1970 avec le développement du tourisme sur les littoraux au détriment du tourisme culturel intérieur.

La Tunisie a recouvré une certaine sécurité depuis l'année noire de 2015 avec l'action des forces de l'ordre qui démantèlent régulièrement des cellules terroristes dormantes. Pour autant, les attentats djihadistes d'octobre 2018 et de juin 2019 témoignent de la persistance de certains groupes.

L'instabilité régionale, plus particulièrement en Algérie, en Libye et dans la zone sahélienne inquiète les populations. Cela favorise les ingérences étrangères en provenance du Qatar, de la Turquie et de l'Arabie saoudite même si l'absence de ressources naturelles ne déchaîne pas les convoitises.

Ainsi, les partis politiques installés et coalisés qui ont partie liée avec l'oligarchie, ont porté la co-responsabilité de la profonde désespérance populaire. Ils ont ouvert en même temps un espace inespéré aux nostalgiques de l'ancien régime mais aussi aux forces conservatrices et populistes.

La présidentielle: une réplique au séisme de 2011

Le premier tour de la présidentielle a marqué un bouleversement électoral et une fragmentation du paysage politique. Vingt-quatre candidats, dont une majorité de droite : libéraux, destouriens ou islamo-conservateurs sollicitaient les suffrages des 7,5 millions d'électeurs.

En ces temps de désenchantement, la participation constituait un enjeu majeur d'autant que les discours des différents candidats marqués par l'immobilisme, les luttes de clans, les querelles d'ego, se sont circonscrits à un horizon politique purement électoral. Ces derniers n'ont pas enthousiasmé les électeurs. Sans surprise, la participation a connu une nouvelle inflexion significative à 45% soit 17% de moins par rapport à la précédente consultation.

Sans programme pour résoudre les difficultés si ce n'est les recettes inspirées du néolibéralisme qui ont conduit l'économie et la société au bord de l'abîme, les candidats des partis au pouvoir subissent un humiliant revers exprimant un vote sanction et une volonté du "dégagisme" contre la classe politique traditionnelle. Abdelfattah Mourou avec 13% (Ennahda) comme les candidats issus de Nidaa Tounès : Aldelkrim Zbidi (10,3%) et le Premier ministre Youssef Chahed (7,4%), sont éliminés dès le premier tour.

Face à leur immobilisme, les outsiders, issus de la société civile, qui étaient perçus comme indépendants ou bien opposés au système parviennent à s'imposer et défient la classe politique traditionnelle.

Kaïs Saïed est arrivé en tête du premier tour avec 18,8%. Sans aucun programme, ce juriste constitutionnaliste, animé d'une idéologie nationaliste arabe, hyperconservateur, est parvenu à séduire une partie de la jeunesse éduquée, sans emploi, les segments des couches moyennes inférieures ainsi que l'électorat d'Ennahda. Celui que ses adversaires qualifient de "salafiste" véhicule un discours identitaire sur un plan sociétal opposé à l'égalité homme/femme sur l'héritage, hostile à la dépénalisation de l'homosexualité et à l'abolition de la peine de mort. Ses propositions de réforme constitutionnelle qui le conduisent à vouloir changer la constitution et à dissoudre l'Assemblée nationale afin de promouvoir une démocratie directe (néokhadafiste) ancrant la légitimité du pouvoir à l'échelon local, ont reçu un écho favorable.

Il est d'une certaine manière le miroir de la société tunisienne, porteur d'une orientation marquée par un regain de religiosité, une inscription durable de l'Islam dans la société ainsi que d'un conservatisme hostile à l'extension des libertés individuelles.

Sur un tout autre registre, Nabil Karoui, magnat de la télévision et homme d'affaires peu scrupuleux n'est pas tout à fait une personnalité anti-système. Cet individu douteux a eu très tôt des ambitions présidentielles. Il a mené une campagne sur le registre caritatif et compassionnel pour séduire les plus pauvres. Il totalise 15,4% et se hisse en seconde position. Depuis plusieurs mois, dans des mises en scène télévisées, il s'est bâti un capital de sympathie en faisant preuve de prodigalité dans des villages déshérités. Il incarne un populisme qui prospère sur la misère et l'écoeurement face à l'incurie des dirigeants politiques et des prétendues élites. Incarcéré pour évasion fiscale et blanchiment d'argent, il est apparu comme une victime du système. Il s'est attiré des franges électorales féminines des milieux ruraux, âgées et pauvres.

Le reste des suffrages du premier tour se partagent entre des personnalités très conservatrices, xénophobes ou hyper-nationalistes. La gauche sort brisée de ce vote. La fraction de gauche sociale-démocrate, devenue Al Massar, phagocytée par les "modernistes", disparaît du paysage politique. Quant au Front Populaire qui était parvenu à devenir la troisième force politique du pays en 2014, il n'a pas réussi à tirer profit de cette situation. Quelques mois avant le scrutin, cette coalition de douze partis a implosé. Ses deux candidats, Mongi Rahoui et Hamma Hammami, n'atteignent pas 1% des suffrages.

Le second tour entre un populiste et un conservateur a tourné nettement à l'avantage du second prenant même une tournure plébiscitaire puisque Kaïs Saïed dépasse les 70% des suffrages.

Quelles perspectives?

Les perspectives sont à bien des égards incertaines. L'Assemblée nationale sort de ce scrutin considérablement fragmentée. Des alliances seront nécessaires pour constituer une majorité. Il n'est pas exclu que l'affairiste Nabil Karoui en noue une avec les islamistes libéraux d'Ennahda. Ces derniers, arrivés en tête du scrutin législatif sont en situation de conduire le gouvernement. Ils s'interrogent sur la personnalité à choisir car ils entendent gagner en respectabilité. Des formations ultra-nationalistes pourraient constituer de dangereuses forces d'appoint. Dans ce contexte, tous les discours extrêmistes se déchaînent.

Le président Kaïs Saïed ambitionne de vastes changements constitutionnels... mais il n'en a pas le pouvoir. Ses prérogatives se circonscrivent aux Affaires étrangères, à la Défense et il demeure le garant de cette constitution ! Le président peut avoir la tentation de jouer le peuple contre les institutions.

Sur le plan économique et social aucun programme ne se dessine. Tous ceux qui sont en situation de gouverner sont partisans d'une alliance entre la banque et le Coran dans un unanimisme ultralibéral. Or tous les indicateurs économiques sont au rouge et les pressions des organismes internationaux de plus en plus fortes. La corruption demeure une question centrale et cruciale même si le nouveau président fait figure d'homme intègre. Enfin sur le plan sociétal, au mieux une pause est à attendre même si la perspective de reculs est à envisager.

Ces sombres perspectives ont de quoi inquiéter les progressistes et les partisans de la démocratie. Dans ce contexte lourd de menaces, les mobilisations populaires seront incontournables pour déjouer un scénario dont le peuple tunisien n'a rien à attendre de positif.

Pascal Torre
responsable-adjoint du secteur international du PCF
chargé du Maghreb et du Moyen-Orient

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