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Tunisie: Après la présidentielle du 15 septembre, menaces sur la démocratie

Le décès du président de la République tunisienne, Beji Caïd Essebsi, a donné une accélération au calendrier électoral puisque le premier tour de l'élection présidentielle s'est déroulé le 15 septembre 2019. Dans la foulée, se tiendront, le premier week-end d'octobre, les Législatives, avant le second tour à la magistrature suprême.
Neuf ans après la révolution de 2011 qui chassait du pouvoir le tyran Zine al Abidine Ben Ali pour donner naissance à une nouvelle République, le peuple tunisien exprime toujours la même soif de justice. Pourtant, la transition démocratique est grevée de lourdes hypothèques économiques et sociales tandis que le système politique, en bout de course, a implosé à l'occasion de cette consultation. Dans ce contexte, les alternatives progressistes apparaissent bien fragiles.

La fin d'une séquence

Après l'éviction du pouvoir, en 2014, des islamo-conservateurs d'Ennahda, dont le leader Rached Ghannouchi demeurait proche des Frères Musulmans, le parti Nidaa Tounès du président B.C. Essebsi a pris le contrôle de l'exécutif. Cette formation, proche des milieux d'affaires, a été accusée de complaisances avec d'anciens partisans de Ben Ali et a re-présidentialisé la Constitution. Une alliance de gouvernement a été conclue entre Nidaa Tounès et Ennahda dans une configuration leur permettant de se partager le pouvoir, de verrouiller le système politique afin de pérenniser les orientations néolibérales.
Au terme de ces 5 ans de pouvoir, le paysage politique s'est modifié. Le clivage qui structurait la vie publique entre "modernistes" et "islamistes" s'est éclipsé tandis que la guerre pour le pouvoir reprenait chez des dirigeants qui s'estimaient omnipotents et au-dessus des lois. Le jeu de la décomposition a démultiplié les scissions au sein de Nidaa Tounès. Le président B.C. Essebsi escomptait positionner son fils comme un éventuel successeur, tandis que son premier ministre Youssef Chahed s'affranchissait de sa tutelle en créant un nouveau parti, Tahya Tounès. Pendant plus d'un an et demi, les deux têtes de l'Exécutif se sont affrontées dans des conflits larvés. Ennahda connaissait pour sa part une exacerbation des tensions internes tout en préservant une unité de façade. Si bien qu'à la veille de la Présidentielle, 7 candidats étaient issus de Nidaa Tounès et 6 provenaient de la mouvance islamiste.
Les préoccupations des Tunisiens ont profondément changé depuis 2011. Certes les classes populaires attendaient une amélioration de leurs conditions d'existence mais les débats sociétaux et identitaires dominaient les oppositions. Aujourd'hui, le désenchantement est général face à la gestion calamiteuse du pays et à la paupérisation généralisée focalisant désormais les controverses sur les questions économiques et sociales.
Ce désarroi s'est traduit politiquement par une abstention croissante, une vague de fond "dégagiste" depuis les Municipales de 2018 et l'espérance de voir surgir des personnalités providentielles.

Une crise multi-dimensionnelle

Depuis 2011, l'oligarchie rentière, mafieuse et insolente écrase le pays de tout son poids. Encore plus prédatrice que sous l'ère Ben Ali, elle contrôle tous les pouvoirs provoquant une crise économique, une aggravation des dépendances et des conditions d'existence.
Sous la tutelle du FMI et des accords de libre-échange avec l'Union européenne, les politiques d'austérité se sont succédé en Tunisie plongeant tous les indicateurs économiques dans le rouge.
Cette économie de sous-traitance pâtit du ralentissement de la conjoncture internationale, de la faiblesse des investissements productifs notamment dans les domaines de l'énergie et des industries extractives. L'enchaînement des déficits budgétaires et courants alimentent une dette publique et extérieure colossale. La politique monétaire restrictive pour endiguer une inflation à 7%, socialement explosive, provoque un resserrement du crédit qui pèse sur la croissance. Si bien que la situation se dégrade avec une érosion du dinar (-35%), un accroissement du chômage (15,5%), et une hausse des contributions sociales. Depuis 2011, la part de l'économie informelle est passée de 15% à 50% asséchant les recettes fiscales et renforçant le poids des impôts chez les contribuables qui s'en acquittent. Les milieux populaires ont presque perdu la moitié de leur pouvoir d'achat depuis la révolution, ce qui amplifie évidemment les inégalités.
La diminution des effectifs et le délabrement des services publics, notamment dans le domaine de la santé, a connu un certain retentissement ces derniers mois avec la mort en maternité de 15 nourrissons victimes d'infections nosocomiales.
Les luttes sociales nombreuses qui placent, au cœur des revendications, des augmentations salariales et le rattrapage du pouvoir d'achat constituent une réponse à la corruption de la classe dirigeante et aux difficultés économiques et sociales. Elles font souvent l'objet d'une répression digne de l'ancien régime.
A cela, il faut ajouter l'ampleur des inégalités territoriales. L'arrière-pays est délaissé et certaines régions ont des niveaux de pauvreté très supérieurs à la moyenne.
La Tunisie a recouvré une certaine sécurité depuis l'année noire de 2015 avec l'action des forces de l'ordre qui démantèlent régulièrement des cellules terroristes dormantes. Pour autant, les attentats djihadistes d'octobre 2018 et de juin 2019 témoignent de la persistance de certains groupes. L'instabilité régionale, plus particulièrement en Algérie, en Libye et dans la zone sahélienne inquiète les populations. Cela favorise les ingérences étrangères en provenance du Qatar, de la Turquie et de l'Arabie saoudite.
Ainsi, les partis politiques installés et coalisés qui ont partie liée avec l'oligarchie, portent la co-responsabilité de la profonde désespérance populaire. Ils ouvrent en même temps un espace inespéré aux nostalgiques de l'ancien régime avec Abir Moussa mais aussi aux forces conservatrices et populistes.

Le séisme de la présidentielle

Le premier tour de la présidentielle marque un bouleversement électoral et une fragmentation du paysage politique. Vingt-quatre candidats, dont une majorité de droite : libéraux ou islamo-conservateurs sollicitaient les suffrages des 7,5 millions d'électeurs.
En ces temps de désenchantement, la participation constituait un enjeu majeur. Sans surprise, elle connait une nouvelle inflexion significative à 45% soit 17% de moins par rapport à la précédente consultation.
Sans programme pour résoudre les difficultés si ce n'est les recettes inspirées du néolibéralisme qui ont conduit l'économie et la société au bord de l'abîme, les candidats des partis au pouvoir subissent un humiliant revers. Abdelfattah Mourou (Ennahda) avec 13% est éliminé comme ceux issus de Nidaa Tounès : Aldelkrim Zbidi (10,3%) et le premier ministre Youssef Chahed (7,4%).
Face à cet immobilisme, les outsiders qui étaient perçus comme indépendants ou bien opposés au système parviennent à s'imposer et défient la classe politique traditionnelle.
Kaïs Saïed arrive en tête avec 18,8%. Ce juriste constitutionnaliste, hyperconservateur est parvenu à séduire une partie de la jeunesse et l'électorat d'Ennahda. Celui que ses adversaires qualifient de "salafiste" véhicule un discours identitaire sur un plan sociétal opposé à l'égalité homme/femme sur l'héritage, hostile à la dépénalisation de l'homosexualité et à l'abolition de la peine de mort. Ses propositions de réforme constitutionnelle promouvant une démocratie directe qui ancre la légitimité du pouvoir à l'échelon local, ont reçu un écho favorable.
Sur un tout autre registre, Nabil Karoui, magnat de la télévision et homme d'affaires peu scrupuleux, a joué du registre caritatif et compassionnel pour séduire les plus pauvres. Il totalise 15,4% et se hisse en seconde position. Depuis plusieurs mois, dans des mises en scène télévisées, il s'est bâti un capital de sympathie en faisant preuve de prodigalité dans des villages déshérités. Il incarne un populisme qui prospère sur la misère et l’écœurement face à l'incurie des dirigeants politiques et des prétendues élites. Incarcéré pour évasion fiscale et blanchiment d'argent, il est apparu comme une victime du système.
Le second tour qui s'annonce opposera un populiste à un conservateur ce qui a de quoi inquiéter les partisans de la démocratie d'autant que la gauche sort brisée de ce vote. La fraction de gauche sociale-démocrate, devenue Al Massar, phagocytée par les "modernistes", disparaît du paysage politique. Quant au Front Populaire qui était parvenu à devenir la troisième force politique du pays en 2014, il n'a pas réussi à tirer profit de cette situation. Quelques mois avant le scrutin, cette coalition de douze partis a implosé. Ses deux candidats Mongi Rahoui et Hamma Hammami n'atteignent pas 1% des suffrages.

Dans ce contexte lourd de menaces, les mobilisations populaires seront incontournables pour déjouer un scénario dont le peuple tunisien n'a rien à attendre de positif.

Pascal TORRE
responsable-adjoint du secteur international du PCF
chargé du Maghreb et du Moyen-Orient

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