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Algérie: L'exigence d'une transition démocratique

L'entrée de l'Algérie sur la scène protestatrice

Depuis le 22 février, l'Algérie a fait irruption sur la scène protestatrice dans la continuité des revendications exprimées lors des "printemps arabes" de 2011. Dans cette société ouverte, dynamique, qui aspire à la liberté et à la démocratie, la contestation n'est pas venue de rien. Elle fut l'aboutissement d'une accumulation de luttes voire d'émeutes depuis trois décennies. Le mouvement de 1988 avait permis d'arracher des réformes sur la liberté de la presse, une nouvelle constitution et des transformations économiques. La victoire des islamistes du FIS en 1991 a occulté cette ouverture politique. Dans les années 2000, le pays a connu près de 10 000 manifestations en moyenne par an sans aboutir à un mouvement unifié. Aux côtés des revendications économiques et sociales, le peuple algérien a désavoué ce régime suranné, autoritaire, corrompu, prédateur plongeant le pays dans l'immobilisme.

Le pouvoir algérien, coalition d'acteurs politiques, militaires et d'affairistes, exclusivement préoccupé par la pérennisation de leurs prérogatives n'est pas parvenu en 2014 à trouver un consensus autour de la succession du président Abdelaziz Bouteflika. Faute d'accord en interne, il a tenté de réitérer l'opération en 2019 heurtant la dignité du peuple algérien et leurs aspirations à une société plurielle et pacifiée. La révolution est née de la confluence de toutes ces protestations.

Cette ébullition est inédite, exceptionnelle par sa durée, ses modalités et ses premiers succès. Elle mobilise toutes les classes sociales, les générations, la jeunesse, les professions et les territoires. Le refus de la violence, la maturité, la détermination et la créativité ont frappé tous les observateurs.

Les manifestants portent des revendications claires, radicales et fédératrices. Ils dénoncent le "pouvoir assassin" et ne se contentent pas du départ de Bouteflika, de son frère Saïd et de certains caciques. Ils réclament un changement de système, du personnel politique et notamment de tous ceux qui ont entouré A. Bouteflika et au premier rang le chef d'état-major Ahmed Gaïd Salah. Enfin, ils exigent une période de transition afin de réformer l'Algérie, de préparer une nouvelle constitution puis d'organiser des élections.

Les risques d'une impasse

Depuis le début des évènements, le pouvoir et l'armée ont utilisé la peur et le spectre de la guerre civile pour endiguer la contestation en essayant de convaincre les algériens que la tyrannie valait mieux que l'anarchie. Ils ont tenté de jouer les Kabyles contre les Arabes en interdisant par exemple la présence du drapeau berbère dans les cortèges. Le fiasco des consultations organisées par le président par intérim Abdelkader Bensalah donne l'image d'un pouvoir discrédité qui navigue à vue, qui n'a plus d'autres alternatives que l'improvision et qui demeure incapable de produire du sens. Pour autant, il ne cède rien sur l'essentiel et nul ne doit exclure l'hypothèse de sa recomposition à la hâte.

Dans ce contexte, l'armée et son chef d'état-major A. Gaïd Salah sont désormais au centre du jeu politique et tentent d'imposer leur feuille de route pour ne pas toucher au système. Au pouvoir depuis 1962, l'armée a tiré les enseignements de ses erreurs et connaît le coût de la violence indiscriminée. A. Gaïd Salah ne ménage pas ses efforts pour apparaître comme le garant de la Révolution insistant sur une vision commune entre l'armée et le peuple. Il est même allé jusqu'à qualifier de "gang" le pouvoir d'A. Bouteflika dont il a été pendant vingt ans l'un des piliers. Aujourd'hui, ce général instrumentalise la justice pour offrir des têtes à la contestation et favoriser une purge dans le cadre de la lutte des clans au sommet de l'Etat. Ainsi, des chefs d'entreprises ou d'anciens premiers ministres sont derrière les barreaux. Beaucoup de manifestants ne sont cependant pas dupes des ces manipulations qui visent essentiellement à désamorcer la colère.

A. Gaïd Salah sait aussi se faire menaçant avertissant qu'il ne laissera aucune latitude aux manifestants qui souhaitent oeuvrer hors du cadre constitutionnel existant. Pourtant, la Constitution algérienne est constamment violée par ceux qui prétendent la soutenir. Après avoir constaté l'incapacité d'organiser le 4 juillet le scrutin présidentiel, le Conseil constitutionnel a prolongé le mandat d'A. Bensalah pour une durée indéterminée et ce en dehors de toutes règles. Bien qu'encore limitée, la répression des manifestants n'en est pas moins réelle. Tous les rassemblements en dehors du vendredi sont désormais interdits. Les provocations policières sont nombreuses et les forces de l'ordre procèdent à des arrestations préventives. Des opposants politiques de premier plan sont incarcérés comme Louisa Hanoune tandis que certains trouvent la mort dans les prisons comme Kamel Eddine Fekhar. L'armée bloque Internet et les réseaux sociaux tout en contrôlant un grand nombre de médias. Ces signes avant-coureurs augurent une possible escalade et l'éventualité d'une répression de grande ampleur à l'image de celle du Soudan qui est dans toutes les têtes.

Le sentiment dominant dans l'opinion publique oscille donc entre la crainte et l'espoir car le mouvement démocratique présente également bien des faiblesses en raison de l'absence de feuille de route et de leader. Le dégagisme radical n'est en soi pas suffisant pour imposer un changement complet. L'opposition politique ne dispose d'aucune crédibilité, apparaît divisée et sans véritable projet de société. Il en va de même pour les islamistes, dont certains soutiennent le pouvoir. Il ne faudrait tout de même pas sous-estimer leur influence et leur habileté même si leur base populaire demeure nettement plus étroite que par le passé.

L'Algérie est en suspens, suspendue à un mouvement de constestation qui ne s'épuise pas et suspendue à l'attitude de l'armée. Cet apparent statu-quo peut conduire à une impasse si bien qu'il y a urgence à enclencher un processus de transition face à l'armée.

La nécessité d'une transition

La transition sera de toute évidence un processus long et difficile. Il faut tenir compte des manoeuvres du pouvoir qui s'exercent dans la plus grande opacité. Ce régime a fait la démonstration de sa capacité à s'adapter aux crises et à apporter des réponses rapides notamment lorsque la rente permettait d'acheter la paix sociale. Avec la baisse des réserves de change, le pouvoir n'en a plus les moyens.

En dépit de ces facteurs, le mouvement citoyen veut des négociations saines et transparentes avec l'armée. Le défi est donc de faire converger toutes les forces démocratiques. Les organisations de la société civile composées de la Confédération des syndicats autonomes, du Forum civil pour le changement ainsi que du Collectif de la société civile viennent de prendre une initiative prometteuse. Ils se sont mis d'accord sur des propositions de sortie de crise et une transition démocratique de six mois à un an. Pour aller vers une nouvelle République qui respecte l'Etat de droit, ils proposent une instance présidentielle collective, un gouvernement chargé d'expédier les affaires courante et une commission indépendante chargée d'organiser les élections. De leur côté, sept partis s'unissent dans un appel pour "construire un pacte politique consensuel qui définira par la suite les contours du processus de transition démocratique".

Si le chemin de l'unité est encore long, il apparaît comme le seul moyen de sortir par le haut de l'impasse actuelle.

Pour la première fois depuis 1962, il y a une volonté commune des Algériens de changer de régime. Ils portent des aspirations universelles à la liberté démocratique. Pour ces raisons, le peuple algérien a besoin de tout notre soutien car cette révolution peut avoir une immense résonance en Afrique du Nord et dans tout le Moyen-Orient.

Pascal TORRE
responsable-adjoint du secteur international du PCF
chargé du Maghreb et du Moyen-Orient

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