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Note - La situation au Sahel

Le Sahel, cette bande de l'Afrique qui marque la transition, entre le domaine saharien au nord et les savanes du domaine soudanien, où les pluies sont substantielles, au sud. D'ouest en est, il s'étend de l'Atlantique à la mer Rouge. Présenté de la sorte, le sahel comprend 14 pays (l'Algérie (à l'extrême sud) ; le Sénégal ; la Mauritanie (au sud) ; le Mali ; le Burkina Faso (au nord); le Niger; le Nigeria (à l'extrême nord); le Tchad (au centre); le Soudan (au centre, notamment le Darfour et le Kordofan); le Cap-Vert; Djibouti; l'Éthiopie; l'Érythrée; la Somalie.

Nous nous limiterons dans cet exposé aux pays qui constituent le G5 Sahel (Burkina Faso, Mali, Mauritanie, Niger et Tchad) pour des considérations liées à l’actualité récente, à l’implication diplomatique et militaire de la France dans la zone et enfin pour des raisons pratiques liées au format et au temps imparti à l’exercice qui nous réunit. Si notre propos se limite au G5 Sahel, nous ne perdons pas de vue l’influence que la Libye et l’Algérie y exercent.

Parler du Sahel et de sa crise ne peut se faire sans tenir du contexte socioéconomique et démographique.

Données socioéconomiques et démographiques

Mosaïque de peuples  pauvres

L'espace sahélien se caractérise par une grande hétérogénéité de peuplement, d'ethnies, de langues, voire de pratiques religieuses, dans un monde où l'islam, largement dominant, s'exprime sous des formes diverses.

D'ouest en est, la population sahélienne présente une grande diversité. Le désert mauritanien peuplé de Maures, de plus en plus sédentarisés. Le long de la vallée du fleuve Sénégal cohabitent les peuples afro-mauritaniens noirs: Ouolof, Sarakolé, Peul et Toucouleur. Au Mali se succèdent du nord au sud les nomades touareg, puis les pasteurs peul, enfin les paysans bambara, manding, sarakolé, aux côtés des commerçants dioula, tandis que le delta intérieur du fleuve Niger accueille les pêcheurs bozo et les Songhaï. Au nord du Burkina Faso (Yatenga), les populations de paysans mossi dominent à 90%. Au Niger, jusqu'aux confins de l'Aïr, on retrouve les pasteurs touareg, auxquels se mêlent, venant du sud, les Peuls Wodaabe. Côté tchadien, les nomades toubou et téda du nord cèdent la place plus au centre aux tribus arabisées originaires du Soudan, alors que le sud est le domaine du groupe composite des Sara, riverains du fleuve Chari. Ces peuples y cohabitent depuis la nuit des temps pour employer une expression triviale. Cette cohabitation est du type que celle de la langue et des dents dans la bouche pour utiliser une expression wolof : il ya a des frictions, des morsures.

Ce qui caractérise cette région est la pauvreté des populations.

Le Revenu national brut (RNB) par habitant en parité du pouvoir d’achat (PPA) de la zone représente moins de 20% de la moyenne mondiale pour le pays le plus «riche» de la zone: la Mauritanie.

Un manque d'infrastructures et de services à la population.

Une déstructuration pastorale et agricole

Les États du Sahel qui comptent actuellement un peu moins de 80 millions d’habitants sont caractérisés  au plan démographique par une fécondité élevée. Le Niger a la plus forte fécondité au monde (7,2 enfants par femme), et les quatre autres pays n’en sont pas loin. La mortalité infantile reste très élevée et y a une faible espérance de vie à la naissance. Tout cela concourt à une forte croissance démographique. En 2050, la division population de l’ONU prévoit dans son scénario médian le nombre de 200 millions.

Ce sont des pays d’émigration et aussi d’immigration. L’émigration répond à des considérations sécuritaires et/ou économiques. Elle se fait en direction des pays limitrophes comme le Sénégal, la Côte d’ivoire, le Nigeria ou la Libye. Un autre champ migratoire est l’Europe et en particulier la France. L’immigration dans cette zone répond à des considérations géopolitiques externes, c’est-à-dire des violences s’exerçant dans un pays et ayant des conséquences sur un autre pays.

Les zones de conflits au Sahel

Le conflit dans le nord du Mali qui s’étend au centre du pays et celui engendré par la secte Boko Haram dans le bassin du lac Tchad, les attaques terroristes récurrentes au Burkina mais aussi au Niger constituent les pôles de tensions. Le Sahel connaît de fortes turbulences depuis les années 1960 avec les nombreuses rebellions touaregs et des conflits intercommunautaires.

Trois facteurs ont aggravé l'escalade des précédents conflits au Mali ces dix dernières années: l'intensification du trafic de stupéfiants et d'armes, la propagation de l'idéologie djihadiste et la prolifération des armes et des mouvements armés.

Au Mali malgré la signature de l’accord pour la paix et la réconciliation au Mali dit Accord d’Alger le 15 mai 2015 par des mouvements touareg et le gouvernement, le pays n’a toujours pas recouvré sa souveraineté sur ses régions septentrionales. Les djihadistes ne sont pas neutralisés et l’insécurité s’étend à d’autres régions. Sur le terrain, les attaques de ces derniers perdurent dans les régions de Gao, Kidal et du Macina qui devient un nouvel épicentre du conflit. Ces attaques sont le fait d’Aqmi (al-Qaïda au Maghreb islamique), du Mujao (Mouvement pour l’unité et le djihad en Afrique de l’Ouest), d’Ansar ed-Dine, d’al-Mourabitoune et du Front de libération du Macina emmené par le prédicateur Peul radicalisé Amadou Kouffa. En mars 2017, ces mouvements ont «mutualisé» leurs forces au sein du Groupe pour le soutien de l’islam et des musulmans (GSIM) dirigé par Iyad ag Ghali, fondateur d’Ansar ed-Dine. En plus du GSIM on a l’État islamique (EI) au Sahel auquel Boko Haram et le mouvement burkinabé Ansaroul Islam ont fait allégeance.

La violence est désormais généralisée au Mali et dans le Sahel. Des oppositions armées naissent de clivages régionaux ou ethniques : entre pasteurs peul et touareg dans l’est du Mali et à sa frontière nigérienne, entre Peul et Dogon qui ont créé (mai 2018) des mouvements d’autodéfense, entre Touareg du MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad) et d’Ansar ed-Dine et les hommes de la Plateforme (coalition de mouvements armés progouvernementaux composée surtout de Touareg et d’Arabes emmenés par le général el-Hadj ag Gamou) et enfin entre tribus touareg.

Les États sahéliens éprouvent des difficultés à combattre les mouvements armés. A la demande de la France, ils ont créé le 6 février 2017, une force conjointe (FC-G5S) sous l’autorité du G5 Sahel, structure jusqu’alors consultative exclusivement francophone. Composée de contingents du Burkina Faso, du Mali, de la Mauritanie, du Niger et du Tchad, elle doit comprendre 5 000 hommes et jusqu’à 10 000 si ses moyens le lui permettent. Elle entend lutter contre le terrorisme islamique, les trafics de drogues et d’armes ainsi que l’immigration clandestine car les djihadistes sont soupçonnés d’être impliqués dans ces activités: il s’agit par là d’assécher leurs financements. L’intervention du FC-G5S qui a débuté dans le Liptako-Gourma (zone des trois frontières) se concentre désormais sur les frontières entre la Mauritanie, le Mali, le Niger et le Burkina Faso. Enfin, il doit se déployer en complément de la Minusma qu’il pourrait intégrer afin de bénéficier de ses moyens, ainsi que de l’opération Barkhane dont il pourrait permettre d’alléger les effectifs (4 500 hommes) et le coût (600 millions d’euros/an).

Boko Haram affaibli, mais toujours actif dans le bassin du lac Tchad.

Qualifié de secte en raison de son intransigeance religieuse, de ses techniques d’endoctrinement et de son intolérance à l’égard des autres musulmans, Boko Haram est aussi un mouvement social qui attire de nombreux jeunes des grandes cités du nord du Nigeria. Le mouvement séduit les milieux populaires par sa rhétorique dénonçant les anciennes puissances coloniales (France, Grande-Bretagne) qui ont imposé en Afrique des modèles d’organisation politique qui ne sont pas conformes aux préceptes islamiques, et dénonçant l’accroissement des inégalités dans le pays.

Dans le passé le mouvement était parvenu à contrôler des régions entières dans les États du Borno, de l’Adamawa et de Yobé et fit de la forêt de Sambisa et des collines de Gwaza le siège de son califat. Parallèlement, il s’est livré à une série d’attentats dans la capitale fédérale Abuja et les grandes villes du nord du pays (Kano, Kaduna, Zaria et maintes fois Maiduguri). Enfin, depuis 2014, il a étendu ses actions au Cameroun, au Niger et au Tchad sous forme d’opérations commandos et d’attentats-suicides (ce qui a entraîné plus de deux millions de déplacés).

Une coalition s’est mise en place en 2015 avec les armées du Nigeria, du Cameroun, du Tchad et du Niger, aidées par la France (une dizaine de ses soldats sont stationnés à Diffa) et les États-Unis, qui leur communiquent des renseignements sur les positions de la secte et renforcent leur logistique. Des offensives militaires communes ont été menées sur le terrain sous l’impulsion du Tchad, déjà en première ligne dans le conflit malien. Enfin, la fragmentation de Boko Haram en plusieurs entités complique davantage la résolution du conflit: son chef, Abubakar Shekau, est en effet contesté par Abou Mosab al-Barnaoui resté fidèle à son engagement auprès de l’État islamique alors que le premier l’aurait dénoncé.

Vide du pouvoir étatique comme explication : l’exemple malien

Gouvernant depuis la capitale de Bamako au sud du Mali, l'État malien s'est avéré incapable d'assurer une sécurité effective dans l'ensemble du pays. Au nombre d'environ 15 800 (environ 8000 militaires et 7800 paramilitaires), les forces de sécurité maliennes sont en nombre insuffisant pour assurer la sécurité d'un territoire de 1 240 192,5 km2. En comparaison la France avec un territoire de moitié inférieur dispose de 19 fois plus de personnel de sécurité (un agent pour 217 personnes, comparé à un pour 1186 au Mali). Le Mali est également le pays avec le plus petit nombre de policiers au monde, avec un ratio de 38 policiers pour 100 000 habitants (comparé au ratio considéré comme mondialement accepté de 250 policiers pour 100 000 personnes). Outre leur nombre insuffisant, les forces de sécurité maliennes sont depuis longtemps mal équipées, manquant de matériel militaire de base comme des véhicules, du combustible et des balles. Elles compensent souvent le manque de personnel et de matériel par un usage excessif de la force contre les populations civiles.

Les pénuries et la mauvaise gestion des ressources humaines et financières par la fonction publique malienne, exacerbées par une corruption omniprésente, sont les plus sévères dans les régions du nord et du centre du Mali. Les fonctionnaires refusent d'aller dans ces zones en raison de l'insécurité, de l'isolement et de conditions climatiques difficiles. Nombreux sont ceux qui considèrent une affectation dans ces régions comme une punition et certains acceptent uniquement parce qu'elle offre une plus grande opportunité de corruption. Les régions du nord et du centre sont souvent surnommées «l'eldorado des fonctionnaires corrompus» où des responsables, souvent avec la complicité des services de sécurité, extorquent des sommes «incitatives» aux populations locales sans avoir à s’inquiéter d’inspections régulières du gouvernement central.

La politique de la France

La politique de la France au Sahel procède d’une vision très militaire des problèmes locaux et répond à des impératifs sécuritaires et de contrôle des flux migratoires. Le bilan de l’intervention militaire française est à interroger puisqu’elle n’a pas réussi à contenir les actions des djihadistes qui les étendent à présent au Macina, à l’est du Burkina Faso et à l’ouest du Niger.

C’est un ancien ambassadeur de France au Mali qui écrit: «Le principe même de l’intervention militaire française de 2013 était de combattre les seuls djihadistes et de rechercher une «solution politique» avec les autres groupes armés. L’idée simple était que le conflit provenait d’une énième (la 4e) rébellion touarègue qu’il fallait donc traiter «politiquement», en satisfaisant si possible les doléances des «Touaregs». Vu de Paris, ceux-ci étaient en effet considérés a priori comme un ensemble homogène et opprimé ou négligé par Bamako. Les sécessionnistes eux mêmes se présentaient opportunément comme «laïcs» et défendaient habilement une noble cause, le droit à une vénérable culture minoritaire, soi-disant opprimée. Ils prétendaient, bien à tort, représenter l’ensemble des Touaregs. Ils étaient dès lors considérés comme un groupe armé légitime, s’ils acceptaient de se dire simplement «autonomistes». On fermait les yeux sur leur activité dans le narcotrafic et leurs accointances avec les islamistes. On s’abstenait de s’interroger sur leurs véritables motivations dans le contexte sociologique local ainsi que sur leur représentativité parmi les Touaregs. On fermait enfin les yeux sur le fait qu’un État comme le Mali était censé conserver le monopole de la force légitime ou qu’il aurait peut-être fallu l’y aider en désarmant tous les coupe-jarrets. Allant même plus loin, l’armée française s’appuyait sur certains groupes armés séparatistes «connaissant le terrain» pour combattre d’autres groupes à motivation politico-religieuse, comme Barkhane continue actuellement de faire, avec d’autres milices tribales touarègues.»

Conclusion

La paix au Sahel passe par le progrès social, humain et écologique. Elle ne peut faire l’impasse sur la lutte contre les inégalités socio-économiques. Elle nécessite de mettre fin aux autoritarismes et aux logiques de guerre. La paix doit être un projet politique. Cela passe par la construction d’un État fort qui a véritablement le monopole de la contrainte physique. Cet État doit être légitime bien évidemment.

Le rapport d'Oxfam 2017 soulignait l'absurdité des logiques induites par la mondialisation capitaliste, avec les 8 milliardaires les plus riches qui possèdent autant que la moitié de la population terrestre. Voilà les causes du problème, voilà ce à quoi il faut s'attaquer, voilà le chantier qui se dresse devant nous.

Nous avons tous les moyens, de connaissance, d'avancées technologiques, les moyens financiers et humains pour répondre aux besoins fondamentaux de notre humanité. Nous avons tout pour être heureux, ici et là-bas. C'est bien cet espoir qu'il nous faut véhiculer, porter comme un flambeau face aux puissances d'argent et leurs relais médiatiques qui travaillent au découragement, au renoncement et à enlaidir notre monde.

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