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Les mutations du conflit syrien

La chute d’Alep, de la Ghouta ainsi que l’invasion d’Afrin marquent un tournant décisif dans le conflit syrien.

 

Depuis 2011, après une débauche de violences meurtrières, de bombardements destructeurs et l’usage d’armes chimiques contre son peuple, le régime est en passe de remporter militairement le conflit, ouvrant une nouvelle phase diplomatique et politique. Bachar al-Assad, qui devra être jugé pour ses crimes insupportables, doit sa victoire à l’action conjointe des Russes, des Iraniens et du Hezbollah libanais. Cependant, la pérennité des conflictualités, la partition du pays et le nouvel engrenage guerrier oblitèrent toute évolution pacifique durable.

La Russie et ses alliés

L’intervention russe de 2015 a sauvé le régime tandis que la politique dite de « désescalade » (2017), menée conjointement avec l’Iran et la Turquie, a permis d’éradiquer en grande partie les groupes djihadistes et l’essentiel des poches de résistance à Damas. Mais s’il est une chose de remporter une victoire militaire, il en est une autre de bâtir une paix durable. Dans ce registre, les risques d’enlisement sont réels et la paix « poutinienne » connaît de sérieuses déconvenues. La perspective de se maintenir au pouvoir offre à Bachar al-Assad la possibilité d’une plus grande autonomie, réduisant la capacité de pression de Moscou. La rencontre de Sotchi en mai dernier, dont l’issue était hypothéquée en raison de l’absence de l’opposition et des Kurdes, a achoppé notamment sur l’intransigeance de Damas. La même rigidité s’est imposée lors des discussions de Genève au mois de juin. Inversement, la Russie demeure l’otage de la faiblesse du régime car si elle lui retire son soutien il s’effondre. Cela constituerait une défaite pour les Russes.

Moscou doit aussi faire face à d’autres obstacles pour trouver une issue à la crise syrienne. En dépit d’une alliance stratégique avec l’Iran, la Russie ne partage pas forcément les mêmes ambitions. Moscou entend limiter la présence des forces iraniennes et du Hezbollah à la frontière du Golan afin de préserver ses relations avec Israël. Elle souhaite engager un processus de renouveau de l’armée syrienne au détriment du Hezbollah et des milices chiites, suscitant la réprobation de Téhéran.

La politique de la Turquie contribue également à fragiliser toute perspective de paix. Dans la perspective de la rédaction d’une nouvelle Constitution présentée à Sotchi, la Turquie s’est opposée à toute idée d’autonomie du Kurdistan syrien. Cette alliance avec Istanbul est pourtant mutuellement avantageuse pour les deux pays. En affaiblissant les Kurdes, les Russes entendent chasser les Américains de Syrie afin de protéger le régime de Bachar al-Assad et accroître les tensions entre Washington et Ankara en particulier au sein de l’OTAN.

La politique étrangère turque en Syrie a connu des évolutions stratégiques. Les relations entre Bachar al-Assad et R.T. Erdoğan ont prospéré jusqu’à l’établissement d’une zone de libre échange en 2007. Il faudra attendre plusieurs mois après le déclenchement de la guerre civile en 2011 pour que Ankara prenne ses distances avec le régime. La Turquie demande alors à l’OTAN de créer des zones d’exclusion aérienne au nord de la Syrie pour y installer des réfugiés. En juillet 2012, Damas retire ses troupes du Kurdistan syrien, donnant l’opportunité au PYD (Parti de l'union démocrate) de prendre le contrôle des trois cantons. Ils expérimentent alors les anticipations démocratiques et progressistes d’Abdullah Ocalan. Face à l’émergence d’un Kurdistan autonome, la Turquie apporte son soutien financier, logistique et militaire aux organisations djihadistes dans le but de renverser Bachar al-Assad et de briser le Rojava. L’échec total de cette politique et le soutien apporté par les États-Unis aux combattants kurdes poussent alors R.T. Erdoğan dans les bras de Vladimir Poutine. Avec l’appui russe mais aussi de Washington, la Turquie intervient une première fois en Syrie en 2016 entravant l’unification des trois cantons kurdes. Dans le cadre du processus d’Astana et la mise en place de zones de désescalade, Erdoğan use de son influence auprès des formations djihadistes pour obtenir leur retrait d’Alep puis de la Ghouta. Avec sa bénédiction, ils trouvent refuge dans la région d’Idlib où s’est constitué un nouveau foyer terroriste. En janvier 2018, l’armée turque et ses supplétifs djihadistes envahissent et annexent de facto le canton kurde d’Afrin. Les Kurdes, qui se sont sacrifiés dans la lutte contre Daesh, sont abandonnés de tous, tandis que 125 000 civils fuient Afrin, livré au pillage et à la violence.

Le processus diplomatique est donc actuellement au point mort, alors que le conflit mute dangereusement.

L’impuissance des Occidentaux

La situation syrienne permet de mesurer l’échec grandeur nature des Occidentaux au Moyen-Orient. Leur stratégie vise à transformer la victoire militaire russe en faillite diplomatique en misant sur l’échec de Sotchi, sur la partition du pays, le cadrage de la Turquie et des instructions données à l’émissaire de l’ONU pour tenter de revenir en force à Genève.

Afin d’accroître la tension, les Occidentaux n’hésitent pas à provoquer des escalades militaires. Personne ne peut donner crédit aux motifs humanitaires et à la rhétorique punitive évoqués par Washington, Paris et Londres pour justifier les récentes frappes aériennes. Leur diligence contraste avec le silence sur le Yémen et l’annexion d’Afrin. Il s’agit en fait d’affirmer leur statut de puissances militaires afin de se réinsérer dans le jeu d’après-Daesh. Les puissances occidentales ont contribué à militariser et à internationaliser les affrontements nourrissant le djihadisme et les surenchères nationalistes. Aujourd’hui, elles ne se résolvent pas à ne pas être les gendarmes du monde, à envisager une paix les excluant, tout en laissant à Vladimir Poutine le monopole du règlement politique. Cette escalade cache mal le désarroi de la France et de la Grande- Bretagne qui se sont précipitées dans des frappes illégales et inefficaces, dans le sillage de Donald Trump qui a agi sans aucun mandat de l’ONU, piétinant le droit international. Elles savent par ailleurs que, sans leurs investissements et ceux des pays du Golfe, la reconstruction de la Syrie est impossible, exacerbant la concurrence avec les Russes et les Iraniens qui se positionnent également.

Dans la perspective d’une implantation durable en Syrie, d’éradiquer Daesh et d’en découdre avec Téhéran, Washington a annoncé la constitution d’une force frontalière avec les Forces démocratiques syriennes. Dans cette configuration, le mouvement kurde et la zone autonome du Rojava prennent une importance géopolitique considérable. Dans le même esprit, mais non sans ambiguïtés, Emmanuel Macron a reçu à Paris une délégation kurde de Syrie et a délivré un message de soutien inédit. Cela s’est traduit par l’envoi de troupes spéciales à Manbij.

Enfin, la constitution d’un axe Washington, Tel-Aviv et Riyad pour affronter Téhéran sur le sol syrien marque un changement de structure du conflit et une dangereuse escalade.

Trois sphères d’influence

Désormais, l’Iran et la Russie, la Turquie, et les États-Unis contrôlent une partie de la Syrie, chacun appuyé sur un allié local. Cette tripartition amène à penser que les grandes opérations militaires sont terminées car un affrontement entre ces trois puissances est improbable.

Avec l’appui irano-russe, Bachar al-Assad contrôle aujourd’hui la Syrie utile mais cela est loin de constituer la totalité du territoire. L’Iran a tout à perdre à des affrontements directs avec les États-Unis et cherche via le Hezbollah à consolider sa présence militaire dans le sud. Les zones contrôlées par la Turquie sont sanctuarisées à l’exception d’Idlib. Enfin, la présence des États-Unis dans le nord-est, dans la zone kurde autonome, devrait dissuader les offensives directes de toutes sortes. Inversement, il n’est guère vraisemblable que les États-Unis lancent une opération contre le régime, faute d’alliés locaux et de vision stratégique.

Il y a peu de chance de voir un accord entre ces puissances. De ce fait, le jeu diplomatique semble être gelé jusqu’à la fin du mandat de Donald Trump. Des évolutions viendront peut-être des dynamiques internes de ces trois régions.

Les tensions peuvent s’aggraver entre le Hezbollah et le régime syrien dans la mesure où ce dernier va tenter de retrouver son autonomie.

La région dominée par le PYD est largement arabe. Il n’est pas sûr qu’il y fasse consensus. De plus, le PYD éprouve des difficultés à gérer une région sous embargo économique. Le régime syrien s’emploie à retourner les tribus arabes pour déstabiliser un territoire sous domination américaine.

Enfin, la zone turque fonctionne comme une zone tampon au service de la Turquie. L’appui d’Ankara aux milices turkmènes provoque des tensions chez les autres ethnies.

Les grands perdants sont les Syriens désormais placés sous le protectorat de trois pays étrangers sans perspective de reconstruction ni de stabilisation politique.

L’escalade israélienne

Les mutations du conflit syrien sont inquiétantes. La lutte contre Daesh qui constituait la priorité avait mis au second plan les autres guerres syriennes. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Les rivalités régionales s’expriment désormais au grand jour. L’annexion d’Afrin par les Turcs en est une expression. Mais les tensions croissantes entre l’Iran, le Hezbollah et l’axe unissant les États-Unis, Israël et l’Arabie saoudite font craindre un embrasement.

Évoquant la menace iranienne et du Hezbollah à ses frontières, Israël s’est lancée dans une nouvelle escalade. Tel-Aviv a mené plusieurs offensives aériennes en frappant leurs positions en Syrie ou en armant des rebelles. Cet objectif, qui vise à endiguer leur consolidation régionale, est hors de portée à ce jour. C’est la raison pour laquelle Benyamin Netanyahou pousse Donald Trump et les Européens à s’engager davantage.

Les faucons israéliens veulent donner une leçon aux Iraniens. Pour cela, ils fixent la question iranienne sur le devant de la scène et afin de tenir en alerte Paris, Londres et Washington. Reste que l’on sait comment une guerre débute mais on ne sait pas comment elle s’achève.

La Syrie est aujourd’hui exsangue et son peuple meurtri. Les rivalités de puissances internationales ou régionales font peser de lourdes menaces et entravent toute reconstruction et perspective de paix. Ces guerres récurrentes déstabilisent des sociétés entières constituant un terreau pour le terrorisme. Les politiques américaine et israélienne aggravent une situation explosive. Il serait temps que la France cesse de s’inscrire dans le sillage de ces choix mortifères et œuvre pour la convocation d’une grande conférence de paix sous l’égide de l’ONU.

Pascal Torre
membre de la commission des relations internationales
article publié dans la Lettre des relations internationales de juillet 2018

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