Accueil
 
 
 
 

Irlande / Après le référendum sur l'avortement, une évolution paradoxale

Dans une Europe travaillée par la crise et les replis nationalistes, l’Irlande peut apparaître comme une exception. Croissance lente mais continue, progrès spectaculaires sur les questions sociétales, stabilisation du taux de chômage et de l’émigration, balance commerciale positive avec plusieurs pays européens plus importants, comme l’Espagne. Le tête-à-tête avec la Grande-Bretagne a quelque peu desserré son étau. Des relations internationales solides se sont établies avec divers pays en voie de développement, notamment en Amérique du Sud, et, si le lobby irlandais a de l’importance aux États-Unis, la politique états-unienne est souvent critiquée en Irlande. Le mouvement des générations, plus rapide qu’ailleurs, a amené aux responsabilités dans tous les domaines des décideurs jeunes et plus dynamiques. Le cliché longtemps ressassé d’une Irlande gouvernée par le passé, qui n’avancerait « qu’en regardant en arrière », s’avère de jour en jour plus obsolète. Les deux référendums, celui de 2015 sur le mariage gay et celui de cette année sur l’IVG, semblent bien entériner ces évolutions.

Pourtant, si les questions économiques et politiques ont bougé, si les questions sociétales ont évolué de façon spectaculaire, dans le domaine social c’est la stagnation qui l’emporte. L’unité politique du pays n’est toujours pas réalisée et le sous-développement économique demeure, avec pour corollaires un chômage de masse, des salaires toujours bas, un gros problème de logement et une émigration pas encore jugulée. L’arbre des progrès réalisés ne doit pas cacher la forêt des problèmes non résolus, voire des défis en attente.

Une indépendance tronquée

Depuis près d’un siècle, l’Irlande est un pays coupé en deux, à la suite du compromis qui a permis aux « vingt-six comtés » d’accéder à l’indépendance – six comtés de la province septentrionale de l’Ulster sur neuf restant dans l’union avec la Grande-Bretagne où ils sont censés constituer, comme l’Écosse et le Pays de Galles, une « nation » partie prenante du « Royaume-Uni ». Si la raison immédiate et le motif invoqué pour imposer cette séparation étaient la présence d’une importante population « unioniste », exclusivement protestante et pour l’essentiel issue d’une installation coloniale remontant au XVIIe siècle, la raison de fond était la même que celle qui avait en son temps présidé à l’installation de ces colons : maintenir la partie de l’Irlande la plus dynamique économiquement dans le giron de la Couronne britannique. Avec un corollaire au moins aussi important : l’indépendance durement acquise en 1924 dans ces conditions ne pouvait engendrer au sud qu’une république anémiée économiquement, conservatrice politiquement et socialement, inoffensive stratégiquement et dans laquelle le patronat des Midlands et de Liverpool pourrait allègrement puiser une main-d’œuvre jeune, abondante, anglophone, tenue en main par l’Église catholique et peu encline à se révolter. Inversement, le nord se singularisait par l’importance économique de Belfast (port, chantiers navals, textile puis aéronautique et une grosse usine Michelin) avec également beaucoup d’industries textiles à « Londonderry » (le nom authentique est « Derry ») et la ville, limitrophe du Sud, est à 80% catholique, maintenue dans le « statelet » d’Irlande du Nord pour des raisons stratégiques et historiques, son hinterland, le Donegal, se trouvant dans la République. Au Nord, la ségrégation entre catholiques (républicains) et protestants (unionistes) ne s’est pas seulement marquée dans la disposition des quartiers, elle s’est très longtemps exprimée de façon éclatante dans la structure des emplois, les plus qualifiés étant strictement réservés à la population protestante – qui a pu de ce fait, contrairement à la population catholique, acquérir très tôt une forte culture syndicale et de lutte, non partagée par le salariat d’origine catholique. Celui-ci restait voué aux travaux les moins qualifiés, souvent utilisé en outre pour peser à la baisse sur les salaires et les droits conquis.

La lente mise en question de structures établies dans la longue durée

On était là en présence d’un véritable système qui avait été institué pour durer et qui de fait a duré très longtemps. Le statut semi-colonial de l’Irlande du Sud s’est maintenu pendant des années. Dans leur masse, les différentes Églises s’accommodaient très bien de la situation, la République étant sous l’hégémonie totale de l’Église catholique, les protestants du Nord étant fortement tenus par les Églises protestantes (Church of Ireland, presbytériens) et surtout très encadrés par le redoutable ordre d’Orange, chargé de perpétuer une identité culturelle fondée sur la différenciation belliqueuse à l’égard des catholiques, mais aussi fortement corporatiste, paternaliste et hiérarchisée.

Ce dispositif a peu à peu chancelé au fil des années. Poussée démographique de la population catholique, exaspération devant les discriminations, révoltes violentes de 1969 (non sans rapport avec ce qui se passait à l’époque dans le reste de l’Europe)… mais aussi conséquences, certes lentes mais irréversibles, des choix de politique économique faits à partir de 1962 par le gouvernement de Sean Lemass d’ouvrir la porte de l’Irlande aux investisseurs étrangers en leur faisant des concessions exceptionnelles en matière d’exonérations fiscales et d’aides publiques. L’Irlande a été en Europe la première terre de délocalisation, avec des usines livrées clés en mains aux industriels de toutes origines. D’où un développement de l’emploi, mais d’un emploi extrêmement précaire et non qualifié. Si Opel a fini par ouvrir une usine en Irlande du Sud et à y devenir le premier employeur du pays (supplantant la brasserie Guinness), on se doit de reconnaître qu’il s’agit d’une délocalisation, portant strictement sur des activités de montage.

L’agro-alimentaire est à cet égard un bon exemple. L’Irlande exporte du bétail sur pied et importe des conserves de viande. Idem pour le bois : alors qu’elle possède de considérables ressources forestières, elle importe des meubles. Quant à l’énergie, l’absence d’une industrie nucléaire, de possibilités hydrauliques et de matières premières rend la République lourdement dépendante de la Grande-Bretagne.

Les évolutions de fond de la société irlandaise ont suscité à la fois une lente prise de conscience, un relatif progrès des mentalités, et des questions nouvelles. Passer du montage à la fabrication est une revendication forte tant chez les salariés d’Opel que dans les différents sites de montage de matériel informatique ou pharmaceutique. Dans le même temps qu’ils se livraient à la promotion de l’emploi à bas coût, les différents gouvernements mettaient en place des politiques éducatives ambitieuses dans le domaine de l’enseignement technique, avec entre autres l’idée de former des professionnels compétents dans le domaine des industries légères, de la santé et de l’informatique, et surtout de la banque et de la finance. Pari pour l’essentiel perdu, les jeunes ainsi formés ayant eu tendance à migrer vers d’autres pays d’Europe, notamment vers l’Allemagne.

Dans la même période, les industries traditionnelles de l’Irlande du Nord entraient dans une crise structurelle : le cas le plus emblématique reste celui des chantiers navals de Belfast, qui ne survivent plus désormais que grâce à d’éphémères commandes de l’État. La structure discriminatoire de l’emploi et le monopole d’embauche pour les protestants se sont avérés être des garanties dérisoires en temps de récession économique. L’ordre d’Orange a eu beau admonester les patrons, la classe ouvrière protestante a volé en éclats et les parades orangistes, quels que soient les incidents qui les émaillent, relèvent désormais du folklore, alors que, par contraste, le mouvement républicain a su se dépouiller de ses oripeaux sectaires et surtout militaires pour entrer dans l’ordre de la responsabilité politique.

Le Sud commence à devenir tout autre chose qu’un repoussoir. Mais le désastre économique du Nord ne lui profite pas. C’est l’absence de politiques industrielles ambitieuses que révèle, au final, l’évolution de l’île. Absence évidemment aggravée par la partition. Dernier épisode en date : alors que l’ordre d’Orange, inexistant et pour cause dans la République, avait appelé à voter « non » au référendum sur l’IVG (effet repoussoir garanti, soit dit en passant), la tradition orangiste est prise à contre-pied par les évolutions sociétales survenues dans la République. C’est maintenant le Nord (où la majorité protestante se racornit en raison du taux de natalité très supérieur des catholiques, déjà majoritaires dans trois comtés sur six) qui apparaît comme rétrograde au plan des mœurs et des idées. Chez les unionistes, la « bigoterie » des anciens commence à exaspérer sérieusement les jeunes générations, qui aspirent à des relations pacifiées avec leurs voisins catholiques dont ils partagent largement désormais le niveau d’études, les pratiques sociales et de plus en plus souvent les lieux de travail. (Est-ce une anecdote ? Des jeunes protestants n’hésitent plus à s’installer de l’autre côté de la frontière pour profiter d’une meilleure qualité de vie.) Que Teresa May soit obligée de donner des gages aux nostalgiques de l’ordre ancien pour maintenir sa majorité au Parlement indique mieux que toute chose où elle en est rendue.

Après le Brexit, le problème dit « de la frontière » se révèle finalement pour ce qu’il est : le problème d’une future unification, de plus en plus incontournable et de plus en plus envisageable à moyen terme. La frontière physique, plus personne n’en veut. Le contraste entre la République et le Nord s’estompe. La sous-représentation de l’Ulster au Parlement britannique n’est pas sans rapport avec les pertes d’emplois et d’industries que la région a subies. La question est devenue strictement politique. C’est aux habitants de la province et, au-delà, de l’Irlande toute entière, qu’il appartiendra de la résoudre.

Jean-Michel Galano
collabore avec le secteur des relations internationales
Voir article publié dans L’Humanité du 8 juin 2018, « Irlande : une victoire pour les femmes et pour toute la société » https://www.humanite.fr/irlande-une-victoire-pour-les-femmes-et-pour-toute-la-societe-656506
article publié dans la Lettre des relations internationales de juillet 2018
 

Il y a actuellement 0 réactions

Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires.