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Trouver une solution à la question chypriote

Extrait du discours prononcé le 23 avril 2018 à Nicosie par le secrétaire général d’AKEL, Ándros Kyprianoú, pour informer les missions diplomatiques présentes en République de Chypre des derniers développements de la question chypriote.

 

« [ … ] Après l’échec de la conférence de Crans-Montana, nous avons reçu le rapport du secrétaire général de l’ONU, qui non seulement exemptait la Turquie de toute responsabilité, mais en fait la félicitait de sa position concernant le problème crucial de la sécurité et des garanties, alors qu’il imputait la responsabilité de l’absence de volonté politique aux dirigeants des deux communautés. Malheureusement, la haute représentante de l’Union européenne, Frederica Mogherini, tout en dénonçant la Turquie pour différents manquements, a vanté la position de la Turquie concernant la question chypriote, en disant qu’à Crans-Montana « il y a eu une intense coopération pour trouver une solution ».

Dans de telles circonstances, l’audace de la Turquie a été jusqu’à empêcher les forages dans la zone économique exclusive (ZEE) de la République de Chypre et à faire usage de la force. J’attire votre attention sur le fait que cet incident n’a pas eu lieu dans une zone que la Turquie considère faussement comme faisant partie de sa propre ZEE.

Malheureusement, l’échec de la conférence de Crans-Montana a eu aussi d’autres effets. Toute confiance et entente ont été totalement détruites entre les deux dirigeants, lesquels se sont ensuite engagés dans une rhétorique incapable d’aider à résoudre une crise. De même, a été détruite la foi en une faisabilité de la solution, tant chez les Turco-Chypriotes que chez les Gréco-Chypriotes. Dans les deux communautés, cette situation favorise la levée du nationalisme et des forces qui ne veulent pas de solution, ainsi que de celles qui flirtent de plus en plus avec l’idée d’une partition définitive.

La Turquie menace ouvertement la République de Chypre, tandis que Erdoğan, de toute sa superbe, crée un sentiment de peur chez les Gréco-Chypriotes qui se demandent si c’est avec cette Turquie-là que nous cherchons à trouver une solution viable ou s’il ne faudrait pas trouver autre chose pour garantir leur sécurité.

C’est dans cette situation extrêmement défavorable qu’a eu lieu l 'élection présidentielle en février dernier… Nous avons perdu et avons continué à subir des critiques impitoyables et mortifères, mais nous avons tenu bon et résisté à ces attaques. Nous pensons que nous devons persister à agir de manière patriotique et responsable, quel qu’en soit le coût politique. Nous plaçons au-dessus de tout le bien de notre pays et de l’ensemble de notre peuple, les Gréco-Chypriotes et les Turco-Chypriotes, les maronites, les Arméniens et les catholiques romains. Pendant la période électorale, nous avons subi des critiques venues de deux adversaires. D’une part de membres du soi-disant « pôle centriste » et d’autre part du gouvernement. Les représentants de ce « pôle centriste »  accusaient AKEL d’avoir des positions de « soumission », alors qu’eux-mêmes affirmaient que cette élection constituait un référendum sur la question chypriote.

En outre, le palais présidentiel et le parti gouvernemental DISY parlaient de deux approches extrémistes, celle d’AKEL et celle des « politiciens intermédiaires ». Ils persistaient à désinformer la population en alléguant qu’AKEL exerçait des pressions sur le président pour qu’il accepte des concessions inacceptables, alors que la Turquie est l’unique responsable de l’échec de la conférence de  Crans-Montana.

Malheureusement, c’est cela qui a été leur réponse à la position responsable du parti AKEL, qui a toujours soutenu avec force le processus de négociation, quel qu’en soit le coût politique. AKEL n’a jamais agi dans un esprit de vengeance, tout en sachant pertinemment que le parti gouvernemental DISY pendant la présidence de Demetris Christofias avait changé ses positions pour des considérations purement électorales.

L’élection présidentielle a été gagnée par Nicos Anastasiades. Ce qu’il faut maintenant, c’est trouver une voie pour reprendre la procédure de négociation avec la perspective d’obtenir une solution aussi rapidement que possible sur la base du cadre agréé pour un seul État unifié, qui sera une continuation de la République de Chypre, avec une souveraineté unique, une personnalité internationale unique et une citoyenneté unique, avec une structure étatique de fédération bizonale, bicommunautaire et une égalité politique des deux communautés, conformément à la définition figurant dans les résolutions du conseil de sécurité de l’ONU.

Le secrétaire général de l’ONU dans son rapport au conseil de sécurité en septembre 2017 indique la voie à suivre pour la reprise des négociations destinées à obtenir une solution de la question chypriote. Il appelle les deux dirigeants à décider ensemble qu’ils mèneront, avec toute la volonté politique requise, une procédure vraiment significative. Il ne s’en tient pas à cette simple généralité, mais précise ce que l’on doit entendre par « procédure cherchant une issue positive », à savoir : continuer l’effort à partir du point obtenu à Crans-Montana, c’est-à-dire essentiellement la réaffirmation du fait que les convergences acquises au cours des dernières années ; le cadre fixé par Guterres et le mécanisme d’application de la solution doivent être maintenus.

En ce qui concerne le déroulement de la procédure, il faudrait envisager de regrouper les six principales questions en suspens, parmi lesquelles la sécurité et les garanties (déjà sur la table de discussion), la question territoriale, les propriétés, la participation électorale aux différents corps électifs et aux décisions au niveau fédéral, le traitement égalitaire entre citoyens gréco-chypriotes et turco-chypriotes (déjà sur la deuxième table de discussion entre les dirigeants des deux communautés).

AKEL est totalement d’accord avec l’approche citée plus haut, non seulement parce qu’elle est proposée par le secrétaire général de l’ONU, mais parce que nous sommes fermement convaincus que le point auquel nous sommes arrivés est une bonne étape pour parvenir à un résultat satisfaisant dans un bref délai. Plusieurs mois avant que le secrétaire général eût exprimé cet avis et plus précisément depuis la tenue de la première conférence à Genève, AKEL avait proposé au président de la République de procéder de manière similaire. A savoir : entamer une discussion avec Mustafa Akιncι sur toutes ces questions et explorer s’il existait une base d’entente. Si une telle évolution était possible, ils pourraient alors finaliser les discussions sous les auspices de l’ONU.

La raison pour laquelle nous soutenons cette approche est simple : tous les chapitres de la question chypriote  se trouvent désormais à un stade avancé de convergence. Deux ou trois questions centrales seulement restent à résoudre. Le secrétaire général de l’ONU a raison de souligner dans son rapport que les questions essentielles ont été résolues, à l’exception du chapitre des propriétés dans lequel il reste encore des questions à résoudre […]

Bien entendu, nous précisons que si les six chapitres sont réglés, il reste encore quelques questions moins importantes qu’il sera plus facile de régler ultérieurement.

C’est précisément la raison pour laquelle l’approche de regrouper les points à négocier est devenue impérative. La négociation séparée de chaque chapitre a désormais atteint ses limites. La négociation croisée des chapitres restants offre une meilleure chance de conclure favorablement. En outre, un débat sous forme regroupée élimine le problème auquel nous devions constamment faire face, à savoir : quel point doit être discuté prioritairement et quels sont ceux pouvant attendre[…].

Toutefois, le secrétaire général de l’ONU n’est pas encore convaincu que les deux dirigeants sont véritablement disposés à aller de l’avant. De ce fait, lui-même ne fait pas preuve d’une grande volonté à reprendre les négociations.

Le président Anastasiades déclare qu’il est prêt à procéder dans le cadre défini par Guterres, sans autres conditions. Par ailleurs, il souhaite commencer la procédure par une discussion sur les aspects internes et après une bonne préparation avant d’entamer la conférence, sans préciser ce que cela signifie. L’opinion d’AKEL est que le secrétaire général de l’ONU n’est pas convaincu que le président Anastasiades soit véritablement prêt à entreprendre des négociations significativement substantielles. De même, Mustafa Akιncι ne l’a pas convaincu, à cause de ses craintes d’un recommencement d’une procédure sans fin.

En outre, Mustafa Akιncι demande formellement un calendrier. Parfois, il exige même la mise en place d’un statu quo pour les Turco-Chypriotes, dans le cas d’un nouvel échec. Ces exigences ne peuvent pas être acceptées par la partie gréco-chypriote. L’amère expérience du passé montre que des calendriers artificiels sont destinés à échouer et peuvent mener à des arbitrages, ce qui a été l’un des principaux motifs de l’échec des plans d’Annan, échec causé par le contenu de ces plans et par le fait qu’il était demandé que chacun de ces plans soit soumis à un référendum que chacun des dirigeants avait la possibilité de refuser, au lieu d’agir en faveur de leur approbation.

C’est pourquoi, au lieu d’insister sur un calendrier strict, la partie turco-chypriote devrait s’en tenir à l’essence même du problème à résoudre. Il est évident que la procédure, telle qu’elle est proposée par le secrétaire général de l’ONU, aura une date de début et une date de fin proches l’une de l’autre. Si elle se conclut par une compréhension réciproque et stratégique des six questions clés, nous entamerons le compte à rebours vers la solution.

Par ailleurs, concernant la deuxième exigence présentée, il n’est pas sérieux pour quiconque d’attendre que, en cas d’échec, la partie gréco-chypriote puisse accepter que l’illégal pseudo-État soit surévalué. Cette exigence ne peut qu’inciter fortement la partie turco-chypriote à mener délibérément les efforts précédents vers une impasse. Nous ne prétendons pas que Mustafa Akιncι ait une telle intention, mais il est possible que cela se passe ainsi.

Il faut aussi ajouter aux difficultés mentionnées les lectures différentes faites par les deux dirigeants du cadre proposé par Guterres. Bien entendu, la personne la plus compétente pour toute clarification sur ce cadre est le secrétaire général de l’ONU lui-même. Cela ne pourra être fait que si la procédure reprend.

Dans ces conditions défavorables, le dîner commun des deux dirigeants n’a pas mené à un résultat satisfaisant. Personne, il est vrai, ne s’attendait à des résultats spectaculaires, mais ce dîner aurait dû être un pas en direction de la reprise des négociations. Après le dîner, le représentant du secrétaire général de l’ONU affirmait dans sa déclaration la disponibilité de ce dernier pour faire valoir ses bons offices ; mais il va de soi que, dans tout problème politique non résolu, la volonté politique des deux parties est nécessaire par avance. Il est évident que même après ce dîner Antόnio Guterres n’est toujours pas convaincu qu’il existe une volonté politique en faveur d’une procédure dont le but est semblable à celui qu’il propose lui-même.

Par ailleurs, le dirigeant turco-chypriote a aussi présenté une autre exigence qui complique encore davantage la situation, à savoir : la formation d’un comité commun sur le gaz naturel. Il s’agit bien sûr d’une exigence déjà ancienne, mais reprise actuellement avec insistance.

À notre avis, la partie gréco-chypriote a eu raison de ne jamais accepter que le problème du gaz naturel soit mis sur la table de négociation. La République de Chypre ne peut pas abandonner ses droits de souveraineté tant que la question chypriote n’a pas été résolue. Si elle faisait cela, elle ouvrirait la boîte de Pandore et inciterait fortement la partie turco-chypriote à faire obstacle à la solution de notre problème politique. Cependant, pendant la présidence de Demetris Christofias d’importantes convergences avaient été obtenues sur les questions des zones maritimes, des ressources naturelles et de la distribution des revenus de la fédération.

Plus précisément, il a été convenu que toutes les zones maritimes, y compris la ZEE, relèveront de la compétence de la fédération et que ceci s’appliquera aux ressources naturelles. Il s’agit là d’une convergence bénéfique pour les deux parties. Le fait que la zone économique exclusive sera unique renforce la souveraineté unique et la personnalité internationale unique (position gréco-chypriote) et le fait que tant la ZEE que les ressources naturelles relèveront de la compétence de la fédération signifie que le gaz naturel appartient aux deux communautés, bien qu’il ait été découvert en face des rives méridionales de l’île (côté turco-chypriote. Si nous ajoutons à cela le fait que, selon la convergence en question, le gaz naturel fera partie des revenus de la fédération, dont la distribution a déjà fait l’objet d’un accord virtuel, il est évident que la solution de la question chypriote résoudra aussi le problème du gaz naturel et que le seul problème encore en suspens est celui de la délimitation de la ZEE par rapport à la Turquie, ce qui naturellement ne fait pas l’objet de la discussion intercommunautaire […].

Extrait publié dans la Lettre des relations internationales de juillet 2018

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