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La Pologne : laboratoire de la droite réactionnaire européenne

La Pologne se présente au sein de l’Union européenne comme « le plus petit des grands pays ».

Avec ses 38 millions d’habitants, elle figure dans le groupe des six pays les plus peuplés. Il y a un décrochage certain avec le septième pays, la Roumanie, qui compte 19 millions d’habitants. Il s’agit de la septième puissance économique de l’UE, Royaume-Uni exclu, et la première puissance économique des pays d’Europe centrale et orientale. Cette force, par rapport à ses voisins, l’amène à se considérer comme le « porte-voix » de l’Europe de l’Est au sein des instances de l’UE. Elle dispose d’un contingent de cinquante députés européens, autant que l’Espagne. L’évolution politique en Pologne a donc de lourdes conséquences sur le paysage européen. Depuis le retour au pouvoir du parti Droit et justice (PiS) en 2015, la Pologne est devenue le laboratoire d’une droite européenne affichant sans complexe ses orientations contre-révolutionnaires. Elle marque une évolution d’une partie des droites européennes, et au-delà. Luc Chatel dénonçait en novembre 2017 « une dérive de la droite à la polonaise » en France. Donald Trump en personne est venu saluer le gouvernement polonais en juillet 2017, en évoquant dans un discours clérical et ethniciste « les défis présents de l’Occident, à savoir la défense de notre civilisation contre le terrorisme, la bureaucratie et l’érosion des traditions ».

Les législatives de 2015 : marginalisation de la gauche et alternative entre droite libérale et droite réactionnaire

Les résultats des élections législatives d’octobre 2015 marquent une rupture dans l’histoire de la « IIIe République » polonaise établie en 1990. Ils ont été marqués par une abstention record de plus de 49 %, ce qui montre combien le parlement élu alors ne représente que très imparfaitement la réalité des rapports de force sociaux et politiques. Pour autant, ces élections ont donné, pour la première fois depuis 1990, une majorité absolue à un parti, le PiS, dirigé par Jarosław Kaczyński, issu de la frange droitière de Solidarność et porté par l’Eglise catholique de Pologne, la plus réactionnaire d’Europe. PiS est membre de l’ « Alliance des conservateurs et réformistes européens », aux côtés du Parti conservateur anglais, des Vrais Finlandais et de l’AKP d’Erdoğan. La gauche disparaît du parlement. La coalition « Gauche unie » n’obtient aucun député, malgré un périmètre politique large, allant des libéraux de l’Alliance de la gauche démocratique (très lointainement héritière du POUP(1) et ralliée au libéralisme) à l’extrême gauche et aux Verts. Le rôle d’opposant revient donc à la Plateforme civique (PO), ultralibérale et conservatrice, à laquelle appartient Donald Tusk, président du Conseil européen. PO est aujourd’hui paralysée et concurrencée sur le terrain ultralibéral par le parti « Moderne », plus actif. Le paysage où la gauche a disparu et où l’alternative à la droite réactionnaire est la droite ultralibérale rappelle celui de l’élection présidentielle récente en République tchèque, voire celui du deuxième tour de la présidentielle française.

La thérapie de choc contre-révolutionnaire

PiS s’est immédiatement lancée dans une thérapie de choc réactionnaire visant à recomposer l’appareil d’Etat à son profit. On peut lister : mise sous tutelle du tribunal constitutionnel et de l’ensemble de l’appareil judiciaire, réforme du parquet afin de cibler les opposants politiques, transformation des médias publics en outils de propagande, fin du statut de la fonction publique qui place les agents sous la tutelle politique du PiS, mise sous contrôle des ONG bénéficiant d’un financement public, extension des pouvoirs discrétionnaires des services de renseignement. L’ensemble de ces mesures s’accompagne d’une offensive idéologique majeure de la part du PiS, y compris dans le choix des mots. Le « bon changement » est opposé à l’ « antipolonisme » (toute critique contre le gouvernement), les « grands héros du XXIe siècle » (ceux qui ont par exemple participé au pèlerinage « patriotique national » de Jasna Gora en 2016 ou à la manifestation d’extrême droite « pour l’indépendance » à Varsovie du 11 novembre 2017) sont opposés aux « agents allemands » (la presse d’opposition, Donald Tusk…). L’UE a décidé enfin de réagir en enclenchant contre la Pologne une procédure exceptionnelle qui peut aller jusqu’à supprimer le droit de vote du pays au Conseil européen.

La recomposition réactionnaire de la société

Cette thérapie de choc s’accompagne d’une série de mesures visant à recomposer la société polonaise sur des bases cléricales et inégalitaires, portées en particulier contre les droits des femmes. Les projets d’interdiction totale de l’IVG en sont un élément important. Poussé par l’Eglise catholique, PiS propose en 2016 de supprimer les exceptions à l’interdiction de l’avortement décidée en 1996 (dans le cas d’un viol, de maladies graves du foetus, de mise en danger de la vie de la mère). Le 3 octobre 2016, face à la mobilisation massive des femmes et à une grève générale, le gouvernement retire son projet. Ce n’est que partie remise. Un nouveau projet de loi interdisant l’avortement en cas de malformation du foetus vient d’être approuvé en commission parlementaire, avec la complicité d’une partie des ultralibéraux. Il est crucial de populariser et de soutenir les mobilisations en cours pour le retrait de ce nouveau projet. Quoi qu’il en soit, l’influence du clergé demeure très forte. En 2016, le pape François a nommé au siège archiépiscopal de Cracovie Marek Jędraszewski, le propagandiste de la très réactionnaire, raciste et antisémite Radio Maryja. D’autres mesures « sociales » s’inscrivent dans le même objectif, telles que le programme 500+, augmentant substantiellement les allocations familiales et faisant en sorte qu’il est désormais financièrement plus intéressant d’avoir beaucoup d’enfants plutôt qu’une femme qui travaille. Cependant, le gouvernement polonais ne soutient absolument pas ses compatriotes concernés par la directive des travailleurs détachés. Sa révision est considérée comme un « diktat de Bruxelles ».

Le nationalisme belliciste et raciste

Le tout s’accompagne d’un renforcement des liens avec l’OTAN, soit directement, soit dans le cadre de la défense européenne, tournés contre la Russie. Le sommet de l’OTAN à Varsovie en août 2016 est un incontestable succès pour le gouvernement polonais, qui voit arriver sur son sol un des quatre nouveaux bataillons de l’OTAN, ainsi qu’un nouveau QG et des exercices militaires réguliers. Le ministre des Affaires étrangères, Witold Waszczykowski(2), fait campagne pour l’annulation du protocole OTAN-Russie de 1997. Par ailleurs, Varsovie cherche à développer ses relations d’influence dans le cadre du groupe de Visegrád(3), notamment contre tout accord de répartition de migrants dans l’UE, et plus largement à constituer un groupe de pays d’Europe de l’Est et du Sud-Est sur des bases ultra conservatrices, bellicistes et racistes. La haine des musulmans et des juifs est une des bases du régime. Le ministre de la Justice déclarait en 2016 : « Si nous n’avions pas remporté les élections, on aurait vu se créer des quartiers islamiques en Pologne. »

Tout n’est pas encore joué

Le retrait de la loi interdisant l’avortement en 2016 montre que les ressorts de résistance dans la société polonaise sont encore vivaces. Un mouvement citoyen contestant le PiS s’est constitué pour la défense de l’Etat de droit : le KOD (Comité de défense de la démocratie), organisant des manifestations régulières. Il a une base libérale, au sens politique et sociétal du terme, et touche surtout une population urbaine et éduquée. L’idée de désobéissance civile fait son chemin. Tout au long de 2016 et 2017, ces manifestations se sont élargies à la jeunesse. Il existe également une mouvance informelle sur l’idée de défense des droits des femmes. Ce sont les femmes qui ont réagi spontanément contre la loi sur l’IVG.

Le parti Razem (Ensemble) est très actif dans les mobilisations. Ayant obtenu, à la surprise générale, le score de 3,6 % aux législatives de 2015, Razem se construit dans les manifestations en défense des droits des femmes et de la démocratie et développe les luttes de quartier. Il se réclame à la fois du socialisme démocratique scandinave, des Indignés et du mouvement socialiste polonais du début du XXe siècle. Il privilégie pour l’instant une implantation locale et cherche sa voie dans la gauche européenne. Il s’affiche aux côtés de DiEM 25 (Mouvement pour la démocratie en Europe 2025).

La Pologne offre donc un concentré de ce que peut devenir une certaine droite en Europe, abattant le clivage entre la droite et l’extrême droite, faisant son lit dans le cléricalisme, l’idéologie anti-Lumières, la promotion d’une société inégalitaire et bâtie sur des bases ethnicistes. Mais les peuples n’ont pas encore abdiqué. Le mouvement de désobéissance citoyenne en Pologne et les tentatives pour reconstruire une gauche digne de ce nom montrent que, s’il est minuit moins cinq dans le siècle, il n’est pas encore minuit.

NOTES:
1 - POUP : Parti ouvrier unifié polonais, qui exerça le pouvoir de 1948 à 1989.
2 - En fonction jusqu’au remaniement gouvernemental de janvier 2018.
3 - Alliance regroupant la Pologne, la République tchèque, la Slovaquie et la Hongrie.

Vincent Boulet,
membre de la commission des relations internationales
et représentant du PCF au Bureau exécutif du PGE

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