Accueil
 
 
 
 

Italie : montée des populismes et crise de la gauche

Les élections parlementaires italiennes du 4 mars dernier ont été marquées par la percée historique des forces populistes Mouvement cinq étoiles et droite extrême et par l’affaiblissement et la division des forces progressistes. Retour sur les élections.

Ces élections parlementaires étaient marquées par l’application d’un nouveau mode de scrutin à la fois uninominal pour un tiers des 630 sièges à la Chambre des députés et des 315 sièges au Sénat – où ne votent que les plus de 25 ans – et deux tiers des sièges attribués à des listes de partis à la proportionnelle.

Le seuil minimal pour entrer au Parlement est de 3 % des suffrages exprimés pour les partis et de 10 % pour les coalitions. Ces dernières doivent réunir au moins 40 % au sein des deux chambres pour pouvoir obtenir une majorité absolue (voir tableau).

 

PARTIS

CHAMBRE
DES DEPUTES

SENAT
  % SIEGES % SIEGES
MOUVEMENT 5 ETOILES 32,68 221 32,21 112
COALITION DE DROITE 37,08 267 37,54 135
LIGUE (Lega) (extrême droite xénophobe) 17,37 73 17,63 37
FORZA ITALIA 14,01 59 14,43 33
FRERES D'ITALIE (FI) (post-fascistes) 4,35 19 4,26 7
NOUS AVEC L'ITALIE 1,3 6 1,20 4
COALITION DE CENTRE GAUCHE 22,81 117 22,97 59
PARTI DEMOCRATE (PD) 18,71 112 19,12 43
+ EUROPA 2,55 9 2,36 6
ENSEMBLE 0,6 0 0,54 0
CIVITA POPOLARE 0,52 -- 0,52 --
PARTI POPULAIRE SUD TYROL (SVP) 0,41 -- 0,42 --
GAUCHE        
LIBRES ET EGAUX 3,29 14 3,27 4
POUVOIR AU PEUPLE (centres sociaux+PRC et PCI) 1,1 0 1,05 0
LA PARTICIPATION A ÉTÉ DE 72,91%(-2,24% PAR RAPPORT À 2013)

 

 

Progression des forces populistes du M5S et de la Ligue

La percée du Mouvement 5 Etoiles (M5S) est très nette. Il progresse de sept points par rapport à 2013 où il était déjà le premier parti, mais avec, cette fois-ci, une position dominante (43,4 %) dans le sud de l’Italie et les îles (Sicile et Sardaigne), le double par rapport au Nord plus peuplé. La crise économique et ses conséquences expliquent en grande partie ce succès. Le M5S a réalisé ses meilleurs résultats dans les zones les plus pauvres et les plus déshéritées, là où le chômage et l’exclusion sociale ont explosé et où l’intervention de l’Etat et de l’Europe (fonds structurels) n’a pas réduit les inégalités par rapport au reste du pays, d’où le profond rejet des partis de l’establishment, Parti démocrate et droite berlusconienne, héritière de la Démocratie chrétienne. Le M5S parti au profil « antisystème »,« post-idéologique voire « interclassiste » – a réussi à récupérer la frustration sociale, la colère des exclus, notamment dans les zones périphériques. Sa mesure phare : le revenu de citoyenneté à 780 euros correspond à cette situation. D’autres mesures concernant la lutte contre la corruption, un service public de l’eau, la protection de l’environnement, la gratuité des transports, l’accès libre et gratuit à internet sont avancées selon les circonstances et la population à qui on s’adresse. Par contre, certaines propositions relatives à la fiscalité et surtout la position prise par le Mouvement sur les migrants (le rapatriement des migrants économiques), peuvent le rapprocher de la droite même sous sa version la plus extrême et sont incompatibles avec les propositions de la gauche progressiste.

La coalition de droite (Forza Italia de Berlusconi, Lega, postfascistes de Fratelli d’Italia et centristes de Nous avec l’Italie) obtient certes le plus de suffrages (37 %), mais elle ne peut constituer une majorité en sièges dans aucune des deux chambres. Le séisme à droite provient de la percée importante de la Ligue (ex-Ligue du Nord) qui devient avec plus de 17 % (4 % en 2013) le premier parti à droite supplantant la droite de Berlusconi, dominante depuis 1994 (14 % contre 22 %). Ce n’est plus la Ligue fondée en 1991 : régionaliste, voire autonomiste, implantée dans le nord du pays. Progressivement, elle s’est structurée comme une force anti-UE et d’extrême droite, profondément raciste et xénophobe, tout en gardant un profil néolibéral sur le plan économique. Elle s’est nationalisée, progressant à partir du nord où elle devance Forza Italia, dans les régions du centre de l’ex-zone rouge (en particulier en Emilie-Romagne) où elle obtient 18,7 %, et dans une moindre mesure au sud, où elle s’est appuyée sur la droite la plus extrême, Fratelli d’Italia, qui progresse également.

Le Parti démocrate au plus bas

Pour le Parti démocrate qui gouverne le pays, avec Matteo Renzi et Paolo Gentiloni, depuis 2013, la défaite est très lourde. La coalition de centre gauche qu’il conduisait obtient près de 23 % des voix contre près de 29 % en 2013, mais le PD lui-même avec 19 % et 155 sièges(25,4 % et 468 sièges en 2013) est à son plus bas niveau historique. Il recule dans ses bastions du centre du pays, mais surtout au sud où il est supplanté par le M5S. Renzi avait déjà été sanctionné en décembre 2016, lors du référendum sur une réforme constitutionnelle perçue comme antidémocratique. La campagne pour le Non avait également permis une forte mobilisation de la gauche politique et sociale contre les mesures les plus emblématiques du gouvernement, comme celle sur la précarisation du travail (Jobs Act). Matteo Renzi a été contraint à la démission. Sur d’autres questions : politique européenne, gestion de la politique migratoire, le PD a déstabilisé une partie de son électorat qui s’est porté surtout vers le M5S. Ainsi cette gauche postcommuniste qui en particulier , avec Walter Veltroni, a été jusqu’à renier le terme même de gauche s’alarme aujourd’hui de ce qu’elle considére « comme le plus important échec de la gauche italienne depuis la Seconde Guerre mondiale » (1).

La gauche progressiste en échec

Ce qui restait de la « gauche » du Parti démocrate, notamment celle issue de l’ex-PCI, a quitté le PD en ordre dispersé et a créé le MDP (Movimento democratico e progressista) de Massimo d’Alema et Pier Luigi Bersani ainsi que Possibile de Giuseppe Civati. Ils ont constitué ensemble la Coalition Liberi e Uguali (Libres et égaux) avec Sinistra italiana (ex-Sinistra Ecologica e Liberta, scission elle-même de Rifondazione comunista). Cette coalition, conduite par Pietro Grasso, président du Sénat ex-procureur antimafia, est elle-même en échec. Avec un peu plus de 3 % des voix, elle atteint de peu le seuil qui lui permet néanmoins d’obtenir dix-huit sièges de députés et de sénateurs (dont quatre pour Sinistra italiana, neuf MDP, un pour Possibile et quatre indépendants, dont Pietro Grasso et Laura Boldrini, présidente de la Chambre des députés). En 2013, Sinistra Ecologica e Liberta, à elle seule avec le même résultat, avait obtenu 37 sièges.

La « gauche radicale » rassemblée dans Potere al Popolo (le Pouvoir au peuple) subit également un important échec et le bilan est amer. Avec 1,1 % sur l’ensemble du territoire, cette liste bâtie à partir du centre social napolitain Je so’ pazzo comprenait le Parti de la refondation communiste, le Parti communiste italien, et une partie de l’extrême gauche. Elle ne sera pas représentée au Parlement (rappelons que, depuis 2008, la gauche communiste est exclue du Parlement, n’ayant pu atteindre le seuil d’éligibilité fixé par les différents modes de scrutin : 3,2 % avec la Gauche-l’Arc-en-ciel en 2008, et 2,2 % en 2013 avec Rivoluzione Civile Pietro Ingroia + PRC, PDCI et Verts.

Pourtant, les forces progressistes affaiblies, voire marginalisées, doivent trouver les ressources pour se remobiliser et contester les politiques de régression sociale et démocratique, en lien avec les forces de transformation sociale et écologistes en Europe. Face aux gouvernants actuels de l’UE qui entendent garder le cap des politiques d’ajustement néolibéral, autoritaire et militariste – ce dont témoigne leur politique envers les migrants –, elles peuvent trouver les convergences dans un projet alternatif – de coopérations sans domination et de paix – à celui d’une Union européenne qui a inscrit ses politiques dans le marbre des traités.

Une longue période d’instabilité politique

Au vu des résultats, aucune majorité claire ne peut être constituée, ni par la droite coalisée mais divisée, conduite désormais par la Lega de Matteo Salvini, ni par le Mouvement 5 étoiles, de Luigi di Maio, qui, sans former des alliances, notamment avec le Parti démocrate, ne peut prétendre prendre les rênes du gouvernement. Mais le Parti démocrate, a décidé de ne pas ouvrir – pour le moment du moins – le dialogue avec le M5S et d’être dans l’opposition, puisque la voie d’une « large entente » avec une partie de la droite est pour le moment bouchée du fait de la dominance en son sein de l’extrême droite. L’accord entre la Droite et le M5S pour se répartir les présidences des deux chambres ne préjuge en rien de la possibilité pour elles de pouvoir gouverner ensemble.

À partir du 4 avril, le président de la République, Sergio Mattarella, engagera le processus pouvant conduire à la formation d’un nouveau gouvernement. Une longue période d’instabilité politique s’annonce donc. Pour le moment, l’Union européenne, tout comme le patronat italien, après avoir sonné l’alarme sur les risques de l’avancée des populistes, restent prudents, d’autant plus que tant la Ligue que le M5S ont mis en sourdine leurs velléités « antieuropéennes ». Mais l’objectif de l’UE reste de faire pression pour une gouvernabilité du pays qui préserve les réformes néolibérales engagées par la droite et le PD de Renzi – entre autres les normes de contrôle du déficit, le Jobs Act et la loi sur les retraites – qui, selon le président du patronat, Vincenzo Boccia, doivent être au contraire « accélérées ». S’ils n’arrivent pas à peser en ce sens, s’ouvrirait alors une période transitoire conduisant à de nouvelles élections dans des conditions (modification du mode de scrutin) qui ne sauraient être, pour le moment, défavorables aux forces populistes.

 

NOTE :
(1). « Quel est l’avenir pour le réformisme italien dont le chemin avait porté le PCI de la fin des années 1980 à devenir la jambe italienne du socialisme européen puis à créer le PD, avec le catholicisme populaire et la gauche libérale, pour doter notre pays d’une grande force réformiste à vocation majoritaire ? » (Emanuele Felice, La Repubblica 18/03/18. Sur ce point voir également José Cordon « Une transition difficile » article paru dans la revue Nouvelles Fondations, 2007/3 (n° 7-8), édition Fondation Gabriel Péri, disponible sur : https://www.cairn.info/article.php?ID_ARTICLE=NF_007_0255

José Cordon,
membre de la commission des relations internationales – Europe

Il y a actuellement 0 réactions

Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires.