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Allemagne : un modèle politique à bout de souffle

Il aura fallu attendre plus de quatre mois après l’élection du Bundestag le 24 septembre 2017 pour que l’Allemagne dispose d’un gouvernement qui, comme celui de la législature précédente, sera un gouvernement de « grande coalition » réunissant les conservateurs de la CDU/CSU et les sociaux-démocrates du SPD. Avec cette différence qu’il s’agit cette fois d’une coalition des perdants, les deux principaux partis atteignant leur plus bas niveau historique et ne réunissant à eux deux qu’à peine plus de la moitié des voix (53,5%).

 

PARTIS % SIEGES
CDU/CSU 33 (- 8,6) 246 (- 65)
SPD 20,5 (- 5,2) 153 (- 40)
AFD (Alternative für Deutschland) 12,6 (+ 7,9) 94 (+ 94)
FDP 10,4 (+ 6) 80 (+ 80)
DIE LINKE 9,2 (+ 0,6) 69 (+ 5)
GRÜNE (Verts) 8,9 (+ 0,5) 67 (+ 4)
AUTRES 5,1 (- 1,2) --
TOTAL  

709 (+ 78)
Augmentation due au système des mandats complémentaires

TAUX DE PARTICIPATION EN HAUSSE : 76,2 % (+ 4,7%)
709 SIÈGES, MAJORITÉ ABSOLUE : 355

 

Les résultats de septembre 2017 (voir tableau) marquent une véritable rupture dans l’histoire de la République fédérale avec deux faits marquants : les pertes record des deux grandes forces politiques et l’arrivée en force au Bundestag de l’extrême droite.

CDU/CSU (- 8,6%) et SPD (- 5%) n’ont pas réussi à se différencier aux yeux des électeurs et sont lourdement sanctionnés ; les « petits » partis progressent tous, mais les deux grands vainqueurs du scrutin sont d’une part l’AfD, les populistes d’extrême-droite qui prennent la troisième place avec un score de 12,6%, et d’autre part les libéraux du FDP qui font un retour victorieux au parlement après en avoir été écartés lors de la mandature précédente.

Le nouveau Bundestag compte six partis (et même sept si l’on distingue la CDU et la CSU, cette dernière étant autonome mais présente seulement dans le land de Bavière) contre quatre dans le Bundestag précédent. Toute alliance avec l’AfD ayant été exclue par les autres partis, il n’y avait que deux possibilités de constituer une majorité parlementaire, soit en mettant sur pied une coalition CDU-FDP-Verts (393 sièges), dite « jamaïcaine » (le noir, le jaune et le vert des trois partis sont les couleurs du drapeau de la Jamaïque), soit en reconduisant la « grande coalition » CDUSPD (399 sièges). A défaut, il aurait fallu revoter car l’hypothèse d’un gouvernement minoritaire avait été rejetée par Angela Merkel. La longueur des tractations post électorales est un signe de la crise du système politique établi en 1949. L’option « jamaïcaine » s’étant soldée par un échec et la perspective d’un nouveau scrutin laissant craindre le pire – un renforcement de l’AfD –, le président fédéral Frank-Walter Steinmeier, ancien ministre SPD des Affaires étrangères de Angela Merkel, a pris l’initiative de réunir les responsables CDU/CSU et SPD pour les inciter à reconduire la « grande coalition ».

Pour y parvenir, le chef de file du SPD, Martin Schulz, a dû opérer une volteface qui a ruiné sa propre crédibilité et plongé son parti dans une crise profonde. Au soir des élections, Martin Schulz avait en effet plaidé pour un retour dans l’opposition afin que le SPD puisse se rénover et enrayer la spirale électorale vers le bas. En expliquant que, finalement, la nouvelle situation politique permettrait au SPD d’obtenir de substantielles concessions de la part de la CDU, Martin Schulz n’a obtenu qu’une courte majorité au congrès du 21 janvier 2018. L’approbation de l’accord de gouvernement avec la CDU par 66% des militants en mars 2018 est largement due à la crainte d’un nouveau scrutin où les sondages promettaient une nouvelle chute au SPD.

En réalité, aucun des deux partenaires ne souhaitait la reconduction de la « grande coalition » ; ils sont si peu convaincus qu’ils ont prévu une clause de réexamen au bout de deux ans, ce qui n’a jamais été le cas dans les accords de gouvernement précédents. Perçue dans l’opinion publique comme un statu quo peu satisfaisant, la « grande coalition » risque de nourrir la défiance vis-à-vis des partis et d’alimenter l’idée qu’il est impossible d’influer sur le cours des choses par la politique : quelle différence entre les uns et les autres puisqu’ils gouvernent ensemble ? Cet état de fait laisse le champ libre aux populistes de l’AfD.

Quelle réponse possible de la société face à la remise en cause de l’État social ?

On peut mesurer aujourd’hui les effets dévastateurs de la politique libérale inaugurée à la fin des années 1990 par le chancelier social-démocrate Gerhard Schröder et menée tambour battant depuis lors : la prospère Allemagne est aussi le pays des petits salaires, des emplois précaires, des mini-jobs à un euro de l’heure, un pays qui n’a introduit le salaire minimum qu’en 2015, et encore, avec des exceptions, un pays aux maigres retraites, notamment dans les Länder de l’est où elles sont notoirement insuffisantes, un pays où la pauvreté touche un enfant sur cinq. Tout ce qui constituait l’Etat social, le Sozialstaat, tant vanté auparavant, a été mis en cause au nom de la nécessité de s’adapter à l’économie mondialisée : les acquis sociaux, les protections contre le chômage et contre la maladie, les retraites, les conditions de travail négociées avec les syndicats, la fameuse « cogestion ». Bref, beaucoup vivent mal en Allemagne et les inégalités et les injustices sociales se sont accrues, et ce malgré les discours des hommes et des femmes politiques célébrant la bonne santé de l’économie allemande. Un tel décalage avec ce que vivent les gens est exploité avec succès par l’AfD qui, loin de s’attaquer à la domination de la finance et des dogmes libéraux, désigne de faux responsables : les pays du sud de l’Europe, les migrants. La chancelière est accusée de faire payer les Allemands pour compenser les faiblesses économiques des autres pays de l’UE, d’ouvrir toutes grandes les frontières de l’Allemagne alors que d’autres ferment les leurs et de ne rien faire contre l’islamisation de la société.

Il est à craindre qu’à court terme le phénomène de glissement à droite de la société allemande ne s’accentue. Ce ne sont pas les timides promesses que le SPD prétend avoir arrachées à la CDU sur le travail précaire ou sur le système de santé qui peuvent changer la donne. La chancelière paraît fragilisée et contestée dans son propre parti, le président du SPD, Martin Schulz, a été obligé de laisser la place et de renoncer à participer au gouvernement, le SPD lui-même s’interroge sur son devenir. Pour l’instant, aucune recomposition du paysage politique ne se dessine à gauche pour ouvrir de nouvelles perspectives, toutes les tentatives de rapprochement entre SPD critiques, Linke et Verts étant jusqu’ici restées sans lendemains.

Reste à observer dans les prochains mois ce que sera la réponse de la société qui se retrouve de moins en moins dans l’offre politique. Les syndicats allemands viennent de montrer qu’ils ont conservé une partie de leurs forces et sont à même d’obtenir des résultats. L’accord obtenu en février 2018 par IG Metall face aux patrons de la métallurgie sur les salaires et le temps de travail va servir de point d’appui aux syndicats des autres branches. L’Allemagne est aussi le pays des initiatives citoyennes locales, agissant sur les questions d’environnement, de développement durable, de droits humains et de paix. Le tissu associatif, parfois relayé par les Eglises notamment protestantes, est très décentralisé et garde un pouvoir de mobilisation qui peut compter à l’avenir et d’où peuvent à terme émerger des voies nouvelles. Mais la phase actuelle est surtout grosse de dangers qui ne pourront être surmontés que par la vigilance et la mobilisation des citoyens, qu’il s’agisse des revendications sociales ou des problèmes de société, de citoyenneté, de racisme et de xénophobie.

Alain Rouy,
membre de la commission des relations
internationales

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