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Colombie : la paix menacée après l’élection du Congrès ?

Le dimanche 11 mars 2018 se sont déroulées les élections pour le renouvellement du Congrès (Chambre des représentants et Sénat de la République) en Colombie. Simultanément des consultations se sont tenues pour choisir, pour la gauche comme pour la droite, des candidats à l’élection présidentielle du 27 mai prochain.

En Amérique latine, on assiste actuellement à une avancée progressive de la droite au travers de différentes consultations électorales – cela a été le cas en Argentine, au Pérou et au Chili – ou par des coups d’Etat institutionnels aboutissant à la destitution de présidents légitimement élus – comme au Honduras, au Paraguay et plus récemment au Brésil. Dans ce contexte, on ne doit pas sous-estimer les contradictions en Equateur après la victoire de Lenin Moreno s’orientant vers une politique cherchant à capter une partie de la droite, que dénonce Rafaël Coréa, l’ancien président.

En Amérique centrale, on assiste à ce même scénario d’une droite qui prend sa revanche, avec, d’un côté, fraude électorale comme l’a vécue le Honduras en novembre 2017, où a été réélu Juan Orlando Hernández ; ou, de l’autre, de manière « démocratique » au Salvador, où le « Front Farabundo Martí » (FMLN), soutien du président de gauche sortant, a essuyé le 4 mars dernier une défaite aux élections administratives, annonciatrice d’une bataille difficile pour la prochaine présidentielle.

Ce dimanche 11 mars, à Cuba, 605 députés ont été élus, parmi lesquels celui qui succédera à Fidel et à Raul Castro. Son nom sera connu le 19 avril prochain.

La crise qui a secoué le Venezuela a par ailleurs directement affecté l’élection colombienne, la droite ayant tout au long de la campagne accusé la gauche de vouloir faire de la Colombie le nouveau Venezuela.

Une élection particulière

La campagne électorale se déroule en même temps que se met en place le processus de paix signé à La Havane entre le gouvernement colombien et les FARC. Le climat politique est tendu, les difficultés rencontrées sont multiples et les coups de frein fréquents ; des assassinats sélectifs visent des leaders sociaux et des défenseurs des droits de l’homme tandis que les négociations avec l’armée de libération nationale (ELN) piétinent et que la protestation sociale monte.

Le parti nouvellement créé par les FARC (FARC-EP) s’est retiré de la compétition électorale, en raison du manque de garanties sur la sécurité et des problèmes de santé actuels de son candidat, Timochenko, ancien commandant en chef de la guérilla.

Les accords de paix garantissent aux FARC dix sièges au Congrès quels que soient les résultats dans les urnes.

Signalons aussi qu’en Colombie existe une forte polarisation entre droite et gauche.

L’élection du 11 mars : quelques chiffres

36 493 318 Colombiens – 18 605 726 femmes et 17 418 741 hommes – avaient le droit de vote. Bien qu’ayant baissé un peu, le pourcentage d’abstention reste très élevé, il avoisine les 53 %. 719 000 « Colombiens de l’extérieur avec droit de vote » ont pu participer au scrutin.

Les membres de la force publique, c’est-à-dire les militaires et les policiers, n’ont pas droit de vote, tant qu’ils sont en service actif, tout comme ils ne peuvent appartenir à un parti ou à un mouvement politique.

Cette élection a été l’occasion de renouveler 163 députés et 102 sénateurs (en prenant toujours en considération la nouvelle donne des 10 élus garantis au parti FARC).

Il y a eu 2 750 301 votes nuls pour le Congrès et 1 392 274 blancs.

9 627 903 électeurs ont pris part à la consultation : 6,1 millions pour la droite et 3,5 millions pour la gauche, soit 26,37% des électeurs.

Le nouveau Congrès élu et les possibles alliances à gauche

Les forces de gauche ont recueilli leurs meilleurs scores dans les villes ; quant au parti FARC, il n’a pas obtenu le résultat escompté (moins de 1% des votes).

Après dix-huit années d’absence, la gauche revient au Congrès. C’est une bonne nouvelle.

La Coalition de la décence (AINSI – Alliance sociale indépendante, MAIS - Mouvement alternatif indigène et social, UP - Union patriotique) compte 2 députés et 4 sénateurs. Le Pôle démocratique alternatif (centre-gauche) confirme 5 sénateurs et 2 députés. Iván Cepeda, fils du dernier député de l’Union patriotique assassiné en 1994, est réélu.

L’Alliance verte double le nombre de ses sénateurs (10) et gagne 9 députés.

Les 5 sénateurs et les 5 députés garantis au parti FARC par les accords de paix doivent être confirmés.

Ces résultats à gauche ouvrent la voie à la constitution d’un groupe progressiste dans le Congrès : 24 sénateurs et 18 députés qui pourront mettre en oeuvre des actions politiques visant des objectifs communs.

Ils ouvrent également, dans la perspective de la présidentielle, la possibilité d’une unification des votes pour construire un large front de soutien à une candidature commune dans un éventuel second tour.

Mais la leçon principale de ce scrutin, c’est la confirmation de la force de la droite dure menée par l’ancien président, Alvaro Uribe (au pouvoir de 2002 à 2010), qui briguait un nouveau mandat de sénateur. Il obtient plus de 870 000 voix à lui tout seul sur la critique de l’accord de paix avec les FARC. Son parti, le Centre démocratique (CD), perd un siège au Sénat mais progresse à la Chambre des députés, où il compte 32 élus. Il reste néanmoins loin de la majorité absolue et devra composer avec les autres formations de droite.

Perspectives présidentielles

Parallèlement au vote du Congrès et du Sénat, se sont tenues des consultations internes afin de choisir les candidats potentiels à l’élection présidentielle du mois de mai prochain.

A gauche, avec consultation « Inclusion sociale pour la paix », qui opposait Gustavo Petro, ex-maire de Bogota, soutenu par le Mouvement alternatif indigène et social et la Coalition colombienne humaine, et Carlos Caicedo, ex-maire de Santa Marta, c’est Petro qui l’a emporté avec un total 2 849 498 de voix contre 514 978 à Caicedo.

Tout au long de cette campagne, la droite a martelé que la gauche ne disposait que d’un ensemble de votes historiques n’allant pas au-delà de 2,5 millions de voix. Avec ce résultat, un premier défi est gagné, auquel peuvent se rajouter les votes des autres forces de la gauche.

En réalité, ce qui se profile, c’est le risque que le centre-gauche et la gauche proposent cinq candidatures. Les divisions affectent aussi cette partie du monde.

À droite, la concurrence s’est formalisée dans la « Grande Consultation pour la Colombie » qui a opposé Iván Duque, dauphin de l’ex-président Álvaro Uribe et Martha Lucía Ramírez. Le premier l’a emporté avec 4 038 101 voix contre 1 537 790 pour la deuxième, suivie par Alejandro Ordoñez, un ultra-conservateur qui a recueilli 384 721 suffrages.

A droite aussi il y aura beaucoup de candidats : le gagnant de la consultation Iván Duque du Centre démocratique (qui n’a rien de démocratique), et l’ex-viceprésident de Colombie, German Vargas Lleras, du parti Changement radical.

L’establishment européen serait enchanté si Duque (sorte de combinaison entre Renzi et Macron) gagnait. Il est souvent présenté comme celui qui peut mener la rénovation du pays, mais beaucoup savent qu’il est directement manipulé par Uribe. C’est un mélange dangereux dans un pays qui a constamment les yeux rivés à droite. Il faut rappeler également qu’Uribe a déclaré qu’il mettrait en pièces l’accord de paix.

Il est possible toutefois que le duel présidentiel oppose in fine Gustavo Petro et Iván Duque, qui ont été les gagnants des consultations officielles, tout comme il est clair que ce sont les millions de votes qui les séparent qui marqueront l’enjeu de la campagne électorale ouverte après cette élection.

Conclusion et espoir

Ces élections législatives passées, de facto démarre la campagne présidentielle et le « poids » issu de ces élections déterminera les tendances.

La multiplication des candidats dans le camp progressiste et de la gauche n’aidera pas, même si Petro est le seul à pouvoir accéder au second tour face à la droite. Dans ce cas, on pourrait assister à une convergence des forces de gauche.

A ce jour, le parti FARC, qui s’est retiré de la compétition, n’a pas pris position.

Ce qui est sûr, c’est que, si le second tour voyait s’opposer les candidats de droite, Duqué et German Vargas Lleras, le scénario serait l’un des pires pour le pays. La campagne déjà s’avère difficile, avec des menaces sérieuses et des risques pour Gustavo Petro, récemment victime d’une attaque. Simples pierres contre son véhicule, ont annoncé les autorités, alors que des impacts de balles ont été attestés.

L’Organisation des Etats d’Amérique (OEA) a d’ailleurs dû admettre sa préoccupation en raison des menaces et des attaques qui ont touché certains candidats lors de l’élection passée.

Par contre, l’espoir est dans le camp des forces de gauche dont la présence au Congrès sera un point d’appui pour le processus de paix acté par les accords de La Havane, en attendant de nouveaux équilibres politiques pour envisager une alternative positive dans une Colombie en quête d’une nouvelle vision de la société.

Et – pourquoi pas ? – un changement en Colombie qui puisse servir à retourner la tendance dans le continent et freiner les avancées de la droite dans cette partie du monde.

L’unité n’a jamais été facile en Colombie. Tout démontre que y parvenir devient un enjeu crucial, ; cela implique de privilégier, entre tous, les intérêts communs et de défendre, une Colombie qui puisse trouver sa voie vers une véritable démocratie.

Il est encore temps et urgent d’agir pour empêcher l’extrême droite de reprendre la Colombie.

Laurent Péréa,
membre du Conseil national du PCF ;
responsable adjoint des relations internationales
chargé de l’Amérique latine

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