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Moyen- Orient : la croisade pour l’hégémonie de Trump

« America First », le slogan chéri de Donald Trump peut être entendu de deux manières : « l’Amérique d’abord », mais aussi l’Amérique en première place.

Pour comprendre l’acharnement de l’administration états-unienne actuelle à semer la guerre, à participer au désordre meurtrier qui détruit les peuples de Syrie et, par extension, les pays des Proche et Moyen-Orient, un retour sur les permanences et leurs incidentes de la culture politique des Etats-Unis. « Pays béni par Dieu », « nouvelle Jérusalem », et, donc, incarnation d’une vocation universelle, son statut implicite conduit à l’idée dominante de l’affirmation du « leadership » américain sur la planète, un hégémonisme planétaire que ni la Chine, ni la Russie ne pratiquent.

Cette aspiration « universaliste » a été aussi bien exprimée par Barak Obama que par Trump. Mais, sur cette même base, l’actuel président a provoqué une rupture fondamentale alors que, pour Obama, ce leadership devait se fonder sur un multilatéralisme recherchant la coopération internationale, par la méthode dite de « soft power » tendant à éviter les confrontations.

Trump, l’affairiste, en croisade

Trump est d’abord, et, pourrait-on dire, uniquement, un magnat milliardaire de l’immobilier : son monde est celui des affaires où la concurrence exacerbée et où tous les coups sont permis pour devenir le « First », celui qui détient le monopole. Pour lui, les aspirations des peuples n’ont pas de réalité. Arrivé au pouvoir du fait de la désagrégation du système politique bi-partisan et de la crise structurelle du capitalisme états-unien, caracolant sur les courants les plus rétrogrades du pays, le président de la suprématie blanche se retrouve avec un très puissant allié, le complexe militaro-industriel qui, lui, prospère : le budget du Pentagone est de 700 milliards de dollars en 2018 et sera au moins de 716 milliards l’an prochain, enclenchant une nouvelle course aux armements à laquelle la Russie a d’ores et déjà réagi en affirmant toutefois ne pas vouloir s’y engager.

Publiée le 18 décembre 2017 sous l’autorité présidentielle, la Stratégie de sécurité nationale, « National Security strategy » (NSS), affirme que, depuis les années 1990, les Etats-Unis ont cru « que [leur] supériorité militaire était garantie et qu’une paix démocratique était possible (…) et que la concurrence ouvrirait la voie à une coopération pacifique ». Ce « prémisse s’est révélé faux ». C’est pourquoi « le département de la Défense devra être prêt à défendre la patrie, à demeurer la puissance militaire prééminente du monde, à assurer que les rapports de force demeurent en notre faveur et à développer un ordre international qui soit le plus favorable à notre sécurité et à notre prospérité. ».

Les Etats-Unis sont devenus les plus gros producteurs d’hydrocarbures du monde, rivalisant ainsi avec la Russie et l’Iran, mais aussi l’Arabie saoudite. Jim Mattis (un général va-t-en guerre), secrétaire à la Défense, précise dans sa note d’interprétation de la NSS, intitulée « Stratégie de défense nationale » (National Defense Strategy, publiée en janvier) qu’il s’agit de « former des coalitions durables au Moyen-Orient » et, explique-t-il, « nous stimulerons un Moyen-Orient sûr (…) qui ne soit dominé par aucune puissance hostile aux Etats-Unis et qui contribue à un marché mondial de l’énergie stable (…). Nous développerons des conditions durables pour la consolidation d’une défaite durable des terroristes en même temps (…) que nous neutralisons l’Iran ». Ce pays est frappé d’un même anathème d’Etat voyou (« Rogue State » – une expression de G. W. Bush) que la Corée du Nord. Ajoutons à cela que la Russie et la Chine sont elles aussi considérées comme des concurrentes déstabilisatrices de l’ordre mondial, les « adversaires » à venir.

Etats-Unis/Israël : un lien indéfectible

Elément essentiel de la doctrine Trump pour le Moyen-Orient et coeur de sa stratégie de confrontation avec l’Iran : l’amitié quasi-familiale avec le pouvoir israélien. Une « passion » que l’oligarque aime à exprimer aux millénaristes évangéliques, force active de l’AIPAC, le puissant lobby pro-israélien et noyau dur électoral de l’électorat de Trump.

En reconnaissant Jérusalem comme capitale d’Israël, l’occupant de la Maison-Blanche a posé une bombe dont l’explosion aggravera considérablement l’incendie : les peuples du Proche mais aussi du Moyen-Orient demeurent profondément attachés à la cause palestinienne. Dernière provocation en date : Trump a annoncé que le déménagement de l’ambassade US de Tel Aviv à Jérusalem-Est sera officiel le 15 mai prochain, à l’occasion du soixantedixième anniversaire de la fondation de l’Etat d’Israël, également date du même anniversaire de la nakba (catastrophe) palestinienne. Par là on signifie que l’exigence palestinienne d’un État (à côté d’Israël) n’est plus à l’ordre du jour. Rappelons qu’en « punition » d’avoir été reconnu en tant qu’État par l’Unesco, les Palestiniens ont été privés des dizaines de millions de dollars de contribution américaine à l’UNRWA – l’organisation de l’ONU chargée de l’aide humanitaire aux réfugiés palestiniens qui tient à bout de bras la vie des habitants de Gaza. En guise d’État, le projet Trump-Netanyahu prévoit d’ailleurs l’établissement d’un « Etat provisoire », une sorte de bantoustan, après l’annexion d’au moins 15 % de la Cisjordanie occupée – les colonies – la militarisation israélienne de la vallée du Jourdain, un couloir de Cisjordanie à Gaza sous autorité israélienne, l’occupant israélien assurant l’intégralité du contrôle sécuritaire de Gaza et des territoires palestiniens occupés en juin 1967.

Nation Building : idéologie impérialiste états-unienne

L’alliance du prince Salman d’Arabie saoudite avec le gouvernement d’extrême droite d’Israël – unique puissance nucléaire du Proche-Orient – est l’autre objectif primordial de Trump en vue de la constitution d’un axe israélo-arabe de confrontation avec l’Iran dont les aspirations à un statut de puissance régionale est insupportable. Est-ce une coïncidence si ces derniers temps on évoque ici et là des projets états-uniens de coopération nucléaire avec Riyad, propriétaire d’un fonds souverain de 1 000 milliards de dollars, le plus important du monde, pour l’édification de centrales nucléaires ? Une hypothèse qui prend corps lorsqu’on la rapproche de la volonté de Trump de détruire l’accord international assurant le caractère purement civil des installations iraniennes. En limogeant le secrétaire d’État, patron pétrolier, Rex Tillerson qui avait une certaine rationalité dans sa défense des « intérêts américains » et en le remplaçant par l’ex directeur de la CIA, Mike Pompeo, qui dit vouloir « déchirer » l’accord 5 + 1 sur le nucléaire iranien, le président américain donne un blanc seing à la confrontation avec l’Iran, quel qu’en soit le prix.

Dans ce même contexte de tensions avec Téhéran, Washington – comme d’ailleurs Paris… – fournit une aide militaire à l’agression saoudienne au Yémen sous la prétention l’allégation de combattre les rebelles houthis – une minorité opprimée d’Arabie – considérés, à tort, comme des mercenaires à la solde de l’Iran. Dans cette même optique, Washington est en train de rechercher un accord avec les taliban en Afghanistan – ouvrant la voie tout à la fois à une alliance « sunnite » de ce pays avec l’Arabie saoudite, avec en perspective une possible déstabilisation des pays d’Asie centrale riches en hydrocarbures et frontaliers de la Russie et de la Chine.

La Syrie aujourd’hui, comme l’Irak et la Libye hier, est de cette idéologie étatsunienne élaborée par l’administration Bush qu’est le « Nation Building ». Il s’agit d’imposer par la force ou tout autre moyen la destruction des structures étatiques et nationales d’Etats considérés comme faillis et hostiles, et leur « reconstruction » en régimes compatibles, pour le moins, avec les « intérêts » états-uniens. Les invocations de démocratie et de droits humains sont des prétextes destinés à recouvrir une réalité où l’on recherche avant tout la « stabilité » par la neutralisation des aspirations populaires, comme celles qui se sont exprimées dans le monde arabe en 2011. C’est ainsi que sont encouragés des régimes autoritaires, militaro-policiers en Égypte ou théocratiques comme on veut l’imposer en Syrie.

Cet acharnement conduit à des mises en oeuvres meurtrières et aberrantes.

En Irak, le « Nation Building » a entraîné la destruction de l’appareil d’Etat et c’est dans les camps de détention étatsuniens que l’idée d’un califat islamique (Daesh) est née, souvent sous la torture. L’instauration d’un pouvoir dirigé par les partis formés à Londres et New York se réclamant du chiisme – a provoqué le repli de la minorité sunnite dans la main des fanatiques djihadistes. Quant au Kurdistan irakien, autonome de fait, sa récente tentative de conquérir la région de Kirkouk a été un échec : la « stabilité » des ressources en hydrocarbures avant tout !

Syrie et stratégie hégémonique des États-Unis

La répression sanglante de la révolte populaire par le régime syrien a été le déclencheur de l’ingérence « occidentale », légitimée, comme d’habitude, au prétexte de défense des droits humains. Cette répression a ouvert la voie aux exactions des milices djihadistes largement aidées par l’Arabie saoudite et les pays occidentaux. Ces « rebelles » (qu’on prétend pourtant défendre encore dans la Ghouta orientale) sont à leur tour devenus des propagateurs d’actions terroristes essentiellement en Europe, servant ainsi de prétexte supplémentaire à l’intervention principalement états-unienne contre Damas. Ce qui a provoqué en réaction le soutien russe à Bachar el Assad ainsi que l’aide militaire de Téhéran. La Russie est un allié de longue date de la Syrie, essentiellement pour la sécurité de sa porte sur la Méditerranée, les détroits des Dardanelles. C’est pour une même raison que Poutine fait preuve de mansuétude envers le régime turc, pourtant membre de l’OTAN, au point d’autoriser l’invasion du Nord-Ouest de la Syrie, la province d’Afrin dans le Rojava kurde. De leur côté, les combattants kurdes des YPG (Unités de protection du peuple) et du Front démocratique syrien contraints d’accepter une aide militaire états-unienne dans leur combat contre Daesh ont fait appel à des milices d’Assad. On a ici le modèle absurde d’alliances contradictoires, conséquence d’une stratégie US dont l’instrument est la force des armes et « l’Amérique avant tout » la pseudo-doctrine.

Et pourtant la seule solution durable consiste à réunir tous les acteurs de cette guerre autour d’une table, ce que, actuellement, Washington et ses alliés refusent.

Michel Muller,
membre de la commission des relations internationales

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