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Après l'élection du Bundestag : droitisation dramatique de la société allemande

Résultats:

PARTIS

% Sièges
CDU / CSU 33 (-8,6) 246 (-65)
SPD 20,5 (-5,2) 153 (-39)
AfD (Alternative für Deutschland) 12,6 (+7,9) 94 (+94)
FDP 10,4 (+6) 80 (+80)
Die LINKE 9,2 (+0,6) 69 (+5)
GRÜNE (VERTS) 8,9 (+0,5) 67 (+4)
autres 5,1 (-1,2) ---

709 sièges, majorité absolue: 335

Au lendemain des élections au Bundestag, on ne trouvait plus guère de commentateurs pour vanter le modèle allemand, censé allier une économie forte à une stabilité politique exemplaire dans un pays où « il fait bon vivre », pour reprendre le slogan électoral de Mme Merkel.

Les électeurs allemands ont infligé une défaite historique aux partis de la « grande coalition » au pouvoir à Berlin : c’est que la réalité vécue par les habitants ne correspond nullement à la vitrine affichée d’une Allemagne riche et puissante, aux succès économiques insolents. On a beau marteler que le chômage a baissé, ce que subissent les salariés, c’est la précarisation croissante de leurs emplois, la multiplication des petits boulots et surtout la peur du lendemain. L’Allemagne est aussi devenue le pays des retraités pauvres, obligés de prendre une activité à temps partiel pour s’en sortir, le pays où le nombre d’enfants pauvres est en augmentation, le pays où les acquis sociaux ont été sacrifiés par les politiques austéritaires néolibérales, initiées par le Chancelier SPD Schröder dans les années 90 et poursuivies avec constance par la Chancelière Merkel depuis trois mandats, que ce soit en alliance avec les Libéraux du FDP ou avec le SPD.

Progression de l'extrême droite et des Libéraux, et la CDU dans l'impasse

La pratique de la « grande coalition » a nourri l’idée qu’il n’y a aucune différence entre les grands partis traditionnels et donc qu’il fallait donner un grand coup de balai en votant pour les populistes : c’est le même phénomène qui s’est produit en France avec le vote Le Pen. Mais à cela est venue s’ajouter la question des réfugiés accueillis en très grand nombre en Allemagne à l’été 2016. Le parti AfD, créé à l’origine sur des bases anti-euro et anti Union européenne rendue responsable de tous les maux, a trouvé un second souffle en alimentant la peur de l’invasion du pays par les étrangers, réfugiés et immigrés tous confondus. Exploitant sans vergogne les attentats islamistes en Allemagne et en Europe, l’AfD a mené une campagne extrêmement violente, ouvertement raciste. Surfant sur la peur du déclassement social qui menace de larges secteurs de la population et aussi certains territoires défavorisés, l’AfD est parvenue à amalgamer tous les ressentiments. Et en allant sur son terrain comme l’a fait la CSU bavaroise, les secteurs les plus conservateurs de la coalition sortante n’ont fait que conforter l’audience de l’AfD : en Bavière, la CSU perd 10% et l’AfD atteint 12,4%.

L’autre grand vainqueur du scrutin, c’est le FDP, les Libéraux conduits par Christian Lindner, qui ont retrouvé le chemin du Bundestag après en avoir été évincés il y a quatre ans au sortir de leur coalition avec la CDU de Mme Merkel. A leur manière, ils ont eux aussi joué sur un sentiment nationaliste en prônant des règles plus sévères en Europe et en refusant que « l’Allemagne paie pour les autres ». Le succès électoral des Libéraux contribue lui aussi à déplacer vers la droite l’axe de la politique allemande sans apporter la moindre solution – bien au contraire – à la crise de l’État social en Allemagne.

Avec le plus faible score de son histoire depuis 1945, le SPD a annoncé dès le soir des résultats qu’il n’était pas disponible pour reconduire la « grande coalition » avec la CDU. Il se retrouve en effet laminé et dépourvu de la moindre crédibilité en matière de justice sociale dont il avait voulu faire son slogan. Le SPD paie très cher ses atermoiements : après un début de campagne offensif promettant une autre politique, le candidat Martin Schulz s’est ensuite refusé à attaquer de front la Chancelière, allant même jusqu’à la remercier lors d’un duel télévisé qui s’est transformé en duo. Comment critiquer le bilan quand on en revendique la co-paternité ? Cette attitude a mené le SPD à l’impasse, car, rappelons-le, il existait dans le Bundestag sortant une majorité absolue anti-Merkel en additionnant les voix des députés SPD, Die Linke et Verts. Ces dernières années, le SPD avait les moyens de mettre en difficulté la Chancelière s’il était vraiment en désaccord avec elle et durant la campagne électorale, il aurait pu annoncer d’emblée qu’il ne reconduirait pas la « grande coalition ». En restant dans le flou, il ne pouvait en revanche offrir aucun espoir de changement.

Die Linke et les Verts confortés mais confrontés à des défis majeurs

Dans un contexte aussi difficile de rejet des partis et de perte de crédibilité de la parole politique, les deux partis de l’opposition dans le dernier Bundestag, Die Linke et les Verts, sont parvenus à conforter leur influence, ce qui n’est déjà pas négligeable. Mais tous deux sont confrontés à des défis majeurs pour la mandature qui commence. Que vont faire les Verts ? Une grande partie d’entre eux et la plupart de leurs dirigeants souhaitent entrer dans une coalition gouvernementale « jamaïcaine », noire-jaune-verte, avec la CDU et le FDP. A vrai dire, c’est la seule possibilité de coalition existante après le refus du SPD de gouverner avec Angela Merkel. Mais le risque est grand pour les Verts de se voir à leur tour laminés par une telle alliance. Les positions qu’ils défendent en matière d’écologie et de développement durable, en matière d’énergie et d’industrie automobile sont parfois diamétralement opposées à celles des Libéraux. Face à la CDU/CSU tiraillée vers sa droite, face aux ultralibéraux du FDP, que pourront-ils faire passer ? Les expériences du Bade-Wurtemberg et de la Hesse, Länder où CDU et Verts gouvernent ensemble, sont peu probantes. Les débats internes seront plus que houleux dans les semaines à venir.

Ce sont de tout autres défis que Die Linke aura à relever. Le premier, c’est de faire face à la montée de l’extrême-droite. Dans les Länder de l’ouest, Die Linke a progressé pour dépasser partout la barre des 5% et atteindre un total de 7,4% ; en revanche à l’est, Die Linke recule de 5,3% et perd sa deuxième place ; elle atteint 17,4% là où l’Afd a enregistré un score record de 22,4%. Dans ces « nouveaux Länder » où Die Linke est bien implantée, (elle dirige le Land de Thuringe et participe au gouvernement dans le Brandebourg et à Berlin), elle a subi une part du discrédit affectant les forces politiques en responsabilité. Tout en continuant leur travail de principale opposition sociale au gouvernement fédéral, les militants de Die Linke veulent intensifier leur offensive contre les idées d’extrême droite. Le deuxième défi, c’est la construction d’une alternative politique. Die Linke a salué la décision du SPD de fermer la porte à une nouvelle « grande coalition » en regrettant qu’elle soit arrivée bien tard et en souhaitant que le SPD se tienne vraiment à cette position. Au-delà, il y aura des convergences à dégager et beaucoup de luttes à mener en y associant toutes les forces de la société civile.

La période qui s’ouvre est lourde de dangers pour l’Allemagne, et aussi pour tous ses partenaires de l’Union européenne. La vague populiste et xénophobe qui n’est pas spécifique de l’Allemagne, y a cependant pris une ampleur inquiétante. Les perspectives politiques qui se dessinent n’ont rien qui puissent rassurer et sont même de nature à aggraver les problèmes qui affectent les citoyens de nos pays. D’où la nécessité de construire les réponses et les solidarités nécessaires pour faire face ensemble et formuler des alternatives communes.

Alain Rouy
membre de la commission des relations internationales - Europe

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