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Bimanie : une difficile transition

La Birmanie(1), pendant quelque cinquante années sous le joug d’une junte militaire particulièrement violente et au service efficacement immédiat de la position économique et sociale de ses membres, a organisé, sous la pression conjointe de la communauté internationale et de la majorité des peuples birmans, des élections législatives libres le 8 novembre 2015.

Celles-ci ont vu logiquement la victoire écrasante de la Ligue nationale pour la démocratie (LND), dirigée par Aung San Suu Kyi, prix Nobel de la paix 1991, avec 77 % des suffrages exprimés. Le président d’alors, Thein Sein, général reconverti civil et dernier Premier ministre de la junte auto-dissoute en 2011, s’exprimait ainsi à  l’issue de ces élections : « Malgré les difficultés et les défis nous avons réussi une transformation démocratique. C’est un triomphe pour l’ensemble du peuple. » Et de préciser sans humour : « Comme chacun le sait, pendant plus de cinquante ans, nous avons été loin d’un système démocratique multipartite ». Quel euphémisme !

Si la LND est largement majoritaire au sein du parlement nouvellement élu, la Constitution, taillée sur mesure par la junte dès 2008, garantit un quart des sièges aux militaires « élus démocratiquement » sous la direction vigilante de leur haute hiérarchie.

En vertu de l’article 59-F de la Constitution rédigé à cette fin, Aung San Suu Kyi, du fait de son mariage avec un étranger et des enfants nés de ce mariage, ne peut  assumer la responsabilité de président ou de vice-président du pays. En conséquence, un de ses proches, U Htin Kyaw, universitaire, économiste, âgé de 69 ans, connu et respecté, devient à la mi-mars 2016 le premier président du pays élu démocratiquement depuis des décennies.

Après des péripéties nombreuses, liées aux contraintes constitutionnelles, Aung San Suu Kyi devient ministre des Affaires étrangères et « conseiller spécial de l’État » (la fonction de Premier ministre n’existe pas dans le système birman), ce qui lui permet d’être, de fait, responsable du premier gouvernement civil.

La mainmise des militaires sur le pouvoir reste considérable. Sous la seule responsabilité de l’état-major général, les ministères de la Défense, de l'Intérieur et des Frontières sont automatiquement attribués à des officiers supérieurs, ainsi que les fonctions de chef des Armées, son adjoint et l’un des deux vice-présidents de la République.

Le nouveau gouvernement entre en fonction le 1er avril 2016 avec des priorités ambitieuses : restaurer la paix civile, instaurer la démocratie dans les divers niveaux de la société, lutter contre la corruption, développer l’économie du pays … Parmi ces priorités affichées par la LND, l’éducation publique et la santé.

Reconstruire le pays n’est pas une mince affaire : 66 % de la population est rurale, 30 % vivent sous le seuil de pauvreté, seulement 2 % dispose d’un accès à Internet, 70 % des foyers n’ont pas accès à l’électricité. Le PIB par habitant ne s’élève qu’à 1 270 dollars américains (1 173 euros) en 2015, classant le pays entre le Bangladesh et le Yémen, loin des 6 000 dollars de la Thaïlande voisine relevés par la Banque Mondiale au titre de l’année 2016, et pourtant la croissance est élevée : 6,5 %, même si, pour la première fois depuis de nombreuses années, elle se situe au-dessous des 7 %.

Les défis économiques et sociaux sont considérables dans ce pays que des décennies de négligences intéressées sous l’autorité de la junte et de ses amis occidentaux1 ont rendu exsangue : très grande pauvreté, infrastructures délabrées, pans entiers du système productif toujours contrôlés directement par les militaires – P-DG, DG, administrateurs, DRH ou autres postes attribuées en fonction du grade dans l'armée. Le nouveau gouvernement est dans l'obligation de gérer le compromis passé avec l’armée, qui dispose, de fait, d’un droit de veto au parlement, pour assurer une transition démocratique sur le long terme et sans trop d’effusion de sang. S’entendre avec les militaires qui détiennent les principaux leviers économiques du pays reste un défi de taille pour le gouvernement, défi qui pourrait s’étendre à l’ensemble de la vie sociale, comme le suggère la constatation quelque peu amère de Sean Turnell, conseiller économique d'Aung San Suu Kyi : « Nul ne peut imaginer que l'on puisse remettre sur pied l'économie du pays ni en 100 jours ni en 365 » et les 365 premiers jours sont largement dépassés ...

Dès le début de son mandat, Aung San Suu Kyi a entrepris de nombreux déplacements pour plaider la cause de son pays et valoriser ses atouts. Après de premiers enthousiasmes suscités par l'ouverture du pays aux investissements (le Japon vient d'accorder près de 6,5 milliards d’euros d’assistance pour la mise en œuvre de la première zone économique spéciale, Thilawa ; la Russie envisage de continuer la livraison d’avions d’entraînement avancé Yak-130, après les trois premiers livrés en 2016), les investisseurs étrangers s’interrogent maintenant sur ce qui leur apparaît comme une absence de gouvernance affectant les perspectives d’évolution, même de court terme, de la politique économique du pays, tenant à   cette dualité, lourde d’instabilité, au sein de la direction politique.

Quant aux deux priorités – affirmées par Aung San Suu Kyi – que sont la santé et l’éducation, secteurs échappant pour l’essentiel à la mainmise des militaires, là aussi, l’absence d’une gouvernance clairement affirmée débouche, au sein de la société, sur un profond sentiment de déception entaché de scepticisme, tant reste prégnant ce rapport difficile et particulièrement complexe avec l’armée encore si puissante et omniprésente.

Le nouveau gouvernement a aboli des lois très répressives dont il a hérité, mais  certaines restent en vigueur, puisqu’on emprisonne toujours pour délit d’opinion. Si les anciens prisonniers politiques du temps de la junte ont été libérés, il n’en reste pas moins que les libertés publiques ne progressent que très lentement. Certes, la police ne dispose plus du droit de mener des inspections domiciliaires nocturnes, mais elle conserve celui d’incarcérer ceux qui manifestent sans en avoir obtenu l’autorisation administrative nécessaire. Pour réprimer il reste toujours possible d’invoquer le crime de « diffamation » : fin 2016, pour avoir dénoncé un leader politique local ayant  extorqué des entreprises pour célébrer dignement son anniversaire, deux journalistes ont été condamnés soit à une amende de 24 dollars US soit à un mois en prison – à eux de choisir. Les journalistes sont ainsi dans l’obligation de s’autocensurer et le nombre de poursuites en diffamation est en hausse significative. Sur le banc des accusés, journalistes, hommes politiques de la nouvelle majorité, militants des droits de l’homme côtoient des ouvriers grévistes accusés par leur patron d’avoir mis sur les réseaux sociaux une vidéo de leur mouvement. Tant et si bien que, dans un courrier publié par le journal The Irrawaddy, la conseillère juridique de Human Rights Watch, Linda Lakhdir, s’interroge même sur l’attitude de Ang San Suu Kyi : « En tant que  défenseure de longue date de la liberté de parole, elle devrait exprimer clairement ses vues. En espérant que ses collègues de la LND n’essaient pas d’utiliser des lois datant de la dictature pour faire taire ceux qui la critiquent ... ».

Dans son discours d’investiture, le président U Htin Kyaw a souligné que le processus de paix intérieure figurait dans la liste de ses priorités. Cette dramatique question doit être résolue si le pays veut parvenir à se développer. Mais discuter de paix tout en faisant la guerre, quel défi !

La Birmanie compte 135 groupes ethniques distincts, dont le plus important, celui des Bamars, de religion bouddhiste. Dans plusieurs régions frontalières, des groupes « rebelles » réclament, depuis des décennies, la mise en place d’un État fédéral afin de répartir plus équitablement les ressources et les revenus, et de disposer d’un statut reconnu au sein de l’entité birmane. Certaines de ces ethnies mènent depuis des dizaines d’années une lutte armée contre le pouvoir central car les militaires de la junte se sont accaparés les fantastiques ressources naturelles situées sur leur territoire (jades, pierres précieuses, etc.), et ont confisqué leurs terres aux paysans. Ainsi, en 2011, les combats ont-ils repris, après dix-sept années de cessez-le-feu, entre l'armée birmane — la Tatmadaw — et l’Organisation pour l’indépendance kachin (KIO) qui se bat pour la reconnaissance d’une large autonomie.

Dans le but de mettre fin aux conflits ethniques, Aung San Suu Kyi a mis en place un « nouveau cycle de processus de paix » qui a débuté fin août 2016 : la Conférence de Panglong pour le 21e siècle prévoit une rencontre tous les six mois pour faire le point des avancées. Mais certains des groupes armés parmi les plus importants (Kachin Independance Army, Myanmar national democratic Alliance Army) ont refusé d’y participer sans engagement clair sur les termes d’une réconciliation nationale.

La seconde session de cette conférence s’est tenue à la fin du mois de mai 2017 à Naupyidaw, la capitale administrative du pays. Elle a réuni quelque 1 400 représentants du gouvernement, du parlement, de l’armée, des partis politiques, des organisations ethniques armées et de la société civile. Cinq jours de discussion  ont abouti, le 29 mai dernier, à l’adoption d’un accord en 37 points répartis en 4 chapitres (politique, économique, social, délimitation des territoires et environnement). Mais le chemin paraît encore très long pour parvenir à un État fédéral capable de fonctionner dans un cadre de paix civile.

Chemin d’autant plus ardu qu’un problème majeur se lève, en Birmanie tout autant qu’ailleurs, toujours douloureux, pouvant conduire aux pires exactions quand la majorité devient intolérante au nom d’une identité nationale qu'elle estime menacée dans son fondement.

Environ 90 % de la population birmane est bouddhiste, 6 % des habitants de ce pays sont chrétiens et 4 % de confession musulmane.

Aux yeux de la majorité bouddhiste, la religion est le facteur de l’identité nationale : être birman, c’est être bouddhiste. Si les moines bouddhistes – un demi-million – ont joué un rôle important dans le renversement de la dictature, aujourd’hui, ils sont nombreux à prendre part aux persécutions contre les tenants d’autres religions. Désormais, l’armée birmane, la Tatmadaw, et les bouddhistes intégristes sont unis sur la base du fondamentalisme et de la répression contre les ethnies non bouddhistes – parmi lesquelles les Shan, les Kachin ou les Rohingya.

Dans un rapport publié le 20 juin 2016, l’ONU met en exergue les « violations et atteintes aux droits de l’homme ». Selon ce même rapport, la minorité musulmane des Rohingya (plus d’un million de personnes) vivant essentiellement dans l’État d'Arakan à l'ouest de la Birmanie est particulièrement persécutée(2). L’ONU caractérise clairement ces persécutions comme « crimes contre l'humanité ».

Intégristes bouddhistes et junte militaire ont souvent été complices. Sous la pression des moines intégristes, la loi de 1982 spécifie que seuls les groupes ethniques pouvant faire la preuve de leur présence sur le territoire avant 1823 peuvent obtenir la nationalité birmane. Les Rohingya sont considérés comme étant arrivés du Bangladesh après cette date. Aux yeux d’un grand nombre de Birmans, ce sont des apatrides auxquels aucun droit ne peut être reconnu. Juridiquement, ils n’existent pas. Depuis 1990, les enfants rohingya ne reçoivent plus de certificat de naissance.

Les réseaux sociaux, journaux, télévisions ont beaucoup parlé des atrocités commises contre les Rohingya par des fanatiques bouddhistes et les militaires : un « nettoyage ethnique », selon les termes du Haut Commissariat de l’ONU aux droits de l'homme. Le document le plus spectaculaire, atroce et douloureux, est le film de Barbet Schroeder, Le Vénérable W (sorti le 7 juin dernier sur nos écrans), qui met en scène Ashin Wirathu, moine extrémiste, chef autoproclamé du mouvement « Ma Ba Tha » (« association pour la protection de la race et de la religion ») qui voue une haine viscérale aux Rohingya. En janvier 2015, il déclarait : « Je ne veux pas que la Birmanie disparaisse de la carte du monde. Ceux qui essaient de faire disparaître la Birmanie, ce sont les prétendus Rohingya, ces menteurs du Bangladesh. » Tout au long du film, les exactions se succèdent, justifiées par les tortionnaires : tortures, villages incendiés, viols, exécutions, travail forcé, trafic d'organes …

La notoriété de ce film a conduit, le 23 mai dernier, le clergé bouddhique, la Sangha, à interdire le « Ma Ba Tha ». Cinq jours plus tard, le 28 mai, des anciens de ce groupe annonçaient la création d’un nouveau parti politique appelé « 135 patriotes unis », par référence aux 135 ethnies reconnues comme composantes de la nation et accusaient la LND de ne pas défendre l’identité birmane. Ce problème n’est pas près de trouver sa solution et représente une des plus lourdes tâches que le nouveau régime doit assumer devant son peuple et sous les regards de la communauté internationale.

Près de 70 000 Rohingya musulmans ont fui l’ouest de la Birmanie ces cinq derniers mois pour se réfugier au Bangladesh où ils sont en général mal accueillis, et plus de 100 000 ont été déplacés vers des camps dans l’État de l'Arakan, sous la seule autorité de l’armée et de la police, qui disposent d’une mainmise totale sur l’administration locale.

Les Nations Unies ont évoqué à maintes reprises les violations des droits de l'homme dans cette région, mais le gouvernement de la conseillère d’État Aung San Suu Kyi réfute systématiquement le contenu de ces rapports.

Tout dernièrement encore, fin mars, l’ONU souhaitait dépêcher une mission chargée d’enquêter sur les récentes exactions commises à l’encontre de la minorité rohingya. Aung San Suu Kyi s’y est catégoriquement opposée au prétexte que l’envoi d’une telle mission « aurait aggravé les hostilités entre les différentes communautés », et ne contribuerait qu’à « attiser » le conflit. Fin juin, le nouveau gouvernement et Aung San Suu Kyi ont refusé d’octroyer à ces envoyés de l’ONU leur visa d’entrée dans le pays.
Bien sûr, le tableau est complexe et les choses se font d'autant plus lentement que les cinquante années de la dictature militaire ont laissé des traces toujours présentes et que les conditions mêmes de la transition vers la démocratie s’inscrivent dans une forme de cohabitation entre les héritiers de la dictature et la LND.

Christiane Marcie
Membre de la commission des relations internationales du PCF
3 juillet 2017

Notes:
(1) http://abonnes.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2011/06/13/kouchner-total-et-la-birmanie_1535693_3216.html
(2) Le diaporama à l'adresse web ci-après témoigne de ces exactions : http://tempsreel.nouvelobs.com/galeries-photos/monde/20170104.OBS3389/

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Depuis ce 3 juillet, la situation s’est aggravée, malheureusement. L’armée birmane a multiplié les actes de violence contre les Rohingya. Plus de 400 000 personnes ont fui vers le Bangladesh voisin et s’entassent dans des camps totalement insalubres à la frontière de ce pays. Les organisations internationales s’émeuvent de cette crise humanitaire sans précédent. Dans un communiqué du 5 septembre, le PCF dénonce une nouvelle fois ces violences et réclame une intervention du gouvernement français : « Qu’attendent les autorités françaises, qui se déclarent si attachées aux droits humains, pour suspendre toute coopération avec le gouvernement birman, et contraindre son homologue birman à cesser la répression des Rohingya, à porter assistance aux populations civiles en détresse et à impulser une politique de concorde et d’union nationale ».

Après avoir refusé de se rendre à l'Assemblée générale de l'ONU, Aung San Suu Kyi s’est exprimée, en anglais, le 19 septembre dernier, sur la situation des Rohingya. Elle s’est dite prête à « mettre fin aux souffrances de toutes les populations aussi vite que possible » et à organiser le retour de ces réfugiés musulmans. Ce processus du retour reposerait sur une « vérification » de leur identité basée sur la Loi de 1982 ... On peut douter que, dans les conditions de leur exil, cette population, pour la très grande majorité de ses membres, soit en mesure de présenter des papiers valides. En effet, la loi de 1982 leur refusait la nationalité birmane et l’octroi d’acte de naissance pour ceux nés après la promulgation de cette loi. Aung San Suu Kyi a beau se dire «  profondément désolée » (quel retournement de situation !!), leur retour reste, pour le moins, problématique dans une Birmanie où ils ne possèdent plus rien, sous le regard d’une majorité qui les méprise et les rejette.

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PETITION D'AMNESTY INTERNATIONAL

Stop au nettoyage ethnique des Rohingyas au Myanmar

Au Myanmar, les Rohingyas y sont ciblés en raison de leur appartenance ethnique et de leur religion. En termes de droit, il s’agit de crimes contre l’humanité, parmi lesquels des meurtres, des déportations ou des transferts forcés de population. Agissez avec nous.

De nombreuses informations font état d’homicides commis par les forces de sécurité du Myanmar, et les images satellites montrent que des villages entiers ont été incendiés. En quelques semaines, plus de 500 000 Rohingyas ont fui le Myanmar, traversant la frontière pour se réfugier au Bangladesh.

Des milliers d’autres personnes mettent leur vie en danger en tentant de gagner le Bangladesh depuis le Myanmar à bord de bateaux de pêche ; certaines de ces personnes sont gravement blessées, ou accompagnées d’enfants.

Beaucoup d’autres personnes bloquées dans les régions montagneuses du nord de l’État d’Arakan sont privées d’aide car les ONG et les organisations humanitaires ne sont pas autorisées à se rendre dans ce secteur.

Tous les réfugiés confirment que les attaques sont menées par les forces de sécurité du Myanmar.

Nous ne laisserons pas l’armée et les forces de sécurité du Myanmar poursuivre cette campagne de violences impitoyables contre les Rohingyas.

Signer la pétition : https://www.amnesty.fr/conflits-armes-et-populations/petitions/au-myanmar-les-rohingyas-y-sont-cibles-en-raison-de

 

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