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Prisonniers politiques en Côte d’Ivoire : le symptôme d’une crise qui s’aggrave

En Côte d’Ivoire, des centaines de prisonniers politiques continuent de vivre une situation inacceptable. Arrestations illégales, détentions sans jugement durant des années, non-respect du droit des prisonniers, mauvaises conditions de détention, tortures physiques et/ou morales, sont un aperçu des violations des droits en Côte d’Ivoire. A cela s’ajoutent des verdicts politiques à l’issue de procès iniques. Pour certains prisonniers, la mise en liberté n’est souvent que provisoire, levée au moindre agissement oppositionnel, comme ce fut le cas pour Samba David, dirigeant de la Coalition des Indignés de Côte d’Ivoire.

La liste des méfaits qu’ont subis et que subissent des centaines de militants et dirigeants politiques, syndicaux et associatifs ne cesse de s’allonger. Cela empêche un fonctionnement démocratique normal et constitue un obstacle à une réconciliation nationale véritable. C’est aussi la principale raison de la persistance de dizaines de milliers d’exilés ivoiriens dont les conditions de vie se dégradent.

Le cas d’Assoa Adou, figure historique de la gauche ivoirienne, 72 ans, ancien syndicaliste et ancien ministre, témoigne de ce climat de terreur. Rentrant d’exil en novembre 2014, il est arrêté en janvier 2015 en dehors de toute procédure légale. Il est par la suite détenu à Abidjan puis transféré au camp pénal de Bouaké où on lui fait subir de mauvais traitements. Du fait de conditions de détention épouvantables, son état de santé s'est considérablement dégradé.

C'est dans ce contexte et après moult tergiversations qu’a eu lieu en juillet dernier son procès pour « complot contre l'autorité de l’État » (sic). Au cours des audiences, tous les témoins cités par l'accusation se dédisent, et tous les chefs d'accusation s’effondrent les uns après les autres. Parmi les éléments à charge figure notamment un rêve soit disant prémonitoire d’un chef de village, dans lequel apparaissait Assoa Adou ! Ces méthodes replongent la Côte d’Ivoire dans l’ère des procès politiques à l’aube de l’indépendance dont le tristement célèbre « complot du chat noir ». Ces procès, en complicité avec les autorités coloniales puis postcoloniales, avaient permis de se débarrasser des progressistes ivoiriens engagés dans la lutte anticoloniale. L’écrivain Ahmadou Kourouma les avait évoqués dans son premier ouvrage Le Soleil des indépendances et les ressemblances avec la situation actuelle sont malheureusement frappantes.

La cour d'assises a finalement condamné Assoa Adou sans preuves ni faits établis à quatre ans de prison pour « troubles à l'ordre public ».

Le pouvoir ivoirien, non content de maintenir en détention des dizaines de militants et de responsables politiques, porte atteinte de manière récurrente aux droits démocratiques des citoyens. Il ne serait pas concevable que cet état de fait continue à se heurter au mur du silence et de l’indifférence. Le PCF, qui exige la libération d’Assoa Adou et des autres prisonniers politiques, appelle à ce sursaut nécessaire en Côte d’Ivoire et en France. Cette exigence est d’autant plus urgente que la situation dans ce pays est devenue particulièrement délétère. Les différents clans qui gravitent autour du pouvoir sont entrés en conflit et se heurtent de plus en plus ouvertement et violemment. Cela, dans un contexte sécuritaire qui ne cesse de se dégrader. Comme en témoignent les mutineries dans l’armée, de la part d’anciens « rebelles » qui réclament les millions promis par l’actuel pouvoir au moment de la déstabilisation et de la conquête du pays par le chef de guerre Guillaume Soro (devenu président de l’Assemblée nationale) et Alassane Ouattara (devenu président). Les attaques de sites militaires, de commissariats et de postes de police, ainsi que les évasions organisées de détenus de droit commun, comme celle du 3 septembre dernier ou une centaine de criminels se sont enfuis de la prison de Katiola, sont récurrentes. Ces dangereux individus qui, eux, n’ont rien de prisonniers politiques, sont maintenant dans la nature, pour le pire.

Tout cela constitue les germes d’une résurgence des logiques de déstabilisation qui ont conduit à la crise en Côte d’Ivoire. La question est de savoir à quelles forces profitent ces crimes ? Alors que le pays est littéralement colonisé sur le plan économique, et sous les fourches caudines d’une politique néolibérale prédatrice, certains voudraient visiblement être plus royalistes que le roi. Mais pour faire quoi ? Pour accentuer la pression sur le pouvoir afin qu’il accepte les moindres desiderata des multinationales qui l’ont mis en place à l’aide des chars français ? Ou parce que se jouent les luttes intestines des clans qui se partagent le magot des richesses du sol et du sous-sol ivoirien depuis 2011, et dont le peuple ne voit pas la couleur ?

Face à de tels dangers, des prises de consciences et des mobilisations populaires en faveur d’un choc démocratique seraient nécessaires pour sortir le pays de l’ornière actuelle.

Dominique Josse
membre de la commission des relations internationales - Afrique

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